Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Dragonball evolution
James Wong
2009

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Dragonball evolution
Certaines adaptations cinématographiques font date dans l'histoire du septième art. Dragonball evolution, sorti le 1er avril 2009 (la date aurait dû nous alerter), fait effectivement date, mais pour toutes les mauvaises raisons. James Wong, que l'on connaissait pour Destination finale et The one (deux films un peu kitschs, mais porteurs d'idées intéressantes et pas si mal exploitées) prend ici les commandes d'une adaptation du manga culte d'Akira Toriyama. Sur le papier, le projet avait de quoi rassurer : Stephen Chow, réalisateur de Shaolin soccer et Crazy kung-fu, supervisait la production avec son esprit si parfaitement dragonballien. La présence de Chow Yun-fat dans le rôle de Kamé Sennin (ou Tortue Géniale pour les nostalgiques du Club Dorothée) ajoutait une once de crédibilité. Un peu d'espoir était donc permis, d'autant qu'adapter Dragon ball avec des acteurs en chair et en os n'est pas une impossibilité absolue, comme en témoignent des courts-métrages amateurs réussis tels que The fall of men, Light of hope ou The legendary warrior. Hélas, l'affiche promotionnelle montrant Justin Chatwin en Son Gokû aurait dû nous faire fuir immédiatement.

L'intrigue nous transporte dans un univers où la Terre a failli être détruite par des forces maléfiques il y a deux mille ans. Sept sages ont alors créé les dragon balls pour protéger le monde. Deux millénaires plus tard, ces forces reviennent, incarnées par le démoniaque Piccolo (James Marsters) et sa complice Mai (Eriko Tamura), qui recherchent les sept boules de cristal pour dominer le monde. Face à eux : Goku, lycéen martyrisé par ses camarades de classe, qui découvre le jour de ses 18 ans qu'il a un destin bien plus grand que celui d'un adolescent ordinaire. Après la mort de son grand-père Gohan (Randall Duk Kim), il rencontre Bulma (Emmy Rossum), une scientifique brillante, et Maître Roshi qui lui révèle le pouvoir des dragon balls. S'ensuit une course contre la montre pour réunir les sept artefacts avant que Piccolo ne puisse invoquer ?zaru, un singe géant dévastateur qui l'aiderait à accomplir ses sombres desseins. Yamcha (Joon Park), bandit du désert, et Chi-Chi (Jamie Chung), pour qui bat le cœur de Goku, rejoindront cette quête désespérée.

Le scénario de Ben Ramsey donne l'impression d'avoir été écrit par quelqu'un qui n'aurait jamais ouvert un seul tome du manga d'Akira Toriyama. Dès les premières secondes, le carnage commence : Goku est transformé en adolescent américain typique victime de harcèlement scolaire, préoccupé par les filles et les soirées entre potes. Là où le personnage original incarnait la naïveté joyeuse d'un enfant sauvage élevé dans les montagnes, nous héritons d'un lycéen lambda tout droit sorti d'une série pour ados de la CW. Le scénariste a lui-même avoué en 2016 avoir écrit ce film uniquement pour l'argent, sans aucune passion pour l'univers, après avoir reçu des menaces de mort de fans furieux. Cette confession tardive ne répare évidemment pas le massacre. L'histoire ne respecte strictement aucun élément de l'œuvre originale : ?zaru n'est plus la transformation de Goku sous la pleine Lune, mais une créature distincte au service de Piccolo ! Une aberration totale qui prouve que personne, absolument personne dans cette production, ne connaissait le matériau de base. Les clichés hollywoodiens s'accumulent avec une régularité désespérante : le combat entre gentils et méchants se résume à des affrontements insipides, la romance forcée entre Goku et Chi-Chi fait perdre un temps précieux, et la quête des dragon balls ressemble davantage à une chasse au trésor pour enfants qu'à une épopée martiale. Quant au twist final censé surprendre le spectateur, il tombe à plat dans l'indifférence générale.

Les personnages subissent un traitement encore plus calamiteux. Goku, héros innocent et joyeux chez Akira Toriyama, devient ici un adolescent angoissé et victimisé, plus proche du Peter Parker des premiers Spider-man que du guerrier saiyan. Son évolution se limite à accepter son destin de héros, arc narratif aussi passionnant qu'une notice de montage IKEA. Bulma, inventrice géniale et dynamique dans le manga, se voit réduite à une sorte de faire-valoir scientifique qui passe son temps à expliquer des concepts pseudo-technologiques avec le charisme d'un poisson mort. Maître Roshi, censé être un vieux maître pervers, mais adorable, perd toute sa personnalité pour devenir un mentor sage et ennuyeux ; d'ailleurs, le voir incarné par Chow Yun-fat sans sa barbe ni son crâne chauve constitue une hérésie visuelle. Quant à Piccolo, l'un des antagonistes les plus complexes et fascinants de l'univers Dragon ball, il est transformé en méchant unidimensionnel qui semble avoir été maquillé pour un mauvais épisode de Bioman ou Power rangers. Yamcha n'a aucune utilité narrative, Chi-Chi sert uniquement d'intérêt amoureux, et la profondeur psychologique de l'ensemble pourrait tenir sur un timbre-poste.

Difficile d'identifier le moindre thème ou message cohérent dans ce magma informe. Le film tente vaguement d'évoquer l'acceptation de soi et la découverte de son identité, mais ces considérations philosophiques de comptoir s'évaporent aussi vite qu'elles apparaissent. L'œuvre d'Akira Toriyama portait en elle des valeurs universelles (l'amitié, le dépassement de soi, la rédemption des ennemis) qui touchaient des millions de lecteurs à travers le monde. Ici, tout est aplati, simplifié, vidé de sa substance. Le spectateur assiste, impuissant, au piétinement systématique d'un univers pourtant si riche, traité avec un mépris confondant. Il faut dire qu'Akira Toriyama lui-même, crédité comme producteur exécutif, avait tenté d'avertir la production en transmettant des notes et suggestions pour améliorer le scénario. Ses conseils ont été royalement ignorés par une équipe qui semblait avoir « une étrange confiance », selon les propres mots du mangaka. Le créateur gardera une telle amertume de cette expérience qu'elle le poussera, quelques années plus tard, à reprendre du service pour créer Dragon ball Z : battle of gods, puis Dragon ball super, par pure volonté de « vengeance » contre ce film qu'il jugeait catastrophique.

Sur le plan technique, le naufrage atteint des sommets. Les 30 millions de dollars de budget (initialement annoncés comme 120 millions aux acteurs qui ont découvert la supercherie une fois sur le plateau) semblent avoir été dépensés dans n'importe quoi sauf dans les effets spéciaux. Les scènes de combat, censées constituer le cœur de Dragon ball, sont d'une platitude affligeante, montées à la hache avec un mépris total pour la cohérence spatiale. On ne comprend jamais qui frappe qui, où se trouvent les personnages, ni quelle est la chorégraphie des affrontements. Le montage défie toute logique, enchaînant les plans sans aucun sens du rythme. Les décors donnent l'impression d'avoir été bricolés dans une usine de jeans abandonnée (ce qui, d'ailleurs, fut littéralement le cas pour une partie du tournage au Mexique). Les effets numériques, particulièrement lors des attaques énergétiques type Kamehameha, sont d'une pauvreté consternante, dignes d'un téléfilm des années 90. Le maquillage de Piccolo, qui nécessitait pourtant quatre heures de pose, le fait ressembler à un Vulcain malade plutôt qu'au guerrier namek imposant. Même Shenron, le dragon légendaire, ressemble à une créature européenne générique qui aurait atterri là par erreur. La photographie est terne, la musique de Brian Tyler est aussi mémorable qu'un bruit de fond dans un supermarché, et l'ensemble dégage une impression de production bâclée, fauchée, honteuse d'elle-même.

Le jeu des acteurs n'arrange rien à l'affaire. Justin Chatwin, qu'on avait vu dans La guerre des mondes de Steven Spielberg, cabotine sans conviction, donnant l'impression d'être aussi perdu que son personnage, mais pour de mauvaises raisons. Il s'est d'ailleurs excusé publiquement après la mort d'Akira Toriyama pour avoir participé à ce désastre. Emmy Rossum, pourtant talentueuse, comme le prouvera plus tard Shameless, délivre ici une performance soporifique, considérant elle-même ce film comme le pire de sa carrière et demandant aux gens de ne jamais le regarder. James Marsters, croisé dans Buffy contre les vampires, fait ce qu'il peut avec un personnage inexistant et un maquillage ridicule. L'acteur a depuis exprimé à de multiples reprises sa haine pour ce film, expliquant qu'on lui avait vendu un blockbuster de 120 millions de dollars produit par Stephen Chow, mais qu'il s'était retrouvé piégé contractuellement dans une production à 30 millions tournée dans des conditions déplorables. Chow Yun-fat, légende vivante du cinéma hongkongais, semble faire ses courses mentalement pendant tout le film, ne parvenant jamais à insuffler la moindre énergie à son personnage. Quant aux seconds rôles, ils traversent le film comme des fantômes, invisibles et inutiles. Même Jamie Chung, pourtant charmante, ne parvient pas à sauver quoi que ce soit de ce naufrage généralisé.

Adapter un manga sur grand écran relève toujours du défi, certes, et les bonnes surprises peuvent surgir de là où on ne les attend pas : Nicky Larson et le parfum de Cupidon en est la preuve. Mais Dragonball evolution ne fait pas partie de ces miracles. Il s'agit d'une insulte, d'une arnaque, d'un crachat à la face des millions de fans qui ont grandi avec l'œuvre d'Akira Toriyama. Le film a d'ailleurs connu un échec commercial retentissant, ne récoltant que 9,3 millions de dollars au box-office américain pour finir à 57 millions à l'international : à peine de quoi couvrir les frais de production et de marketing. Les suites prévues ont été immédiatement annulées, et la 20th Century Fox a préféré enterrer ce projet au plus vite. L'éditeur japonais Kazuhiko Torishima l'a qualifié de « pire adaptation jamais portée à l'écran », révélant que la Shueisha n'avait eu aucun droit de regard sur le film sauf à débourser 45 millions de dollars supplémentaires. Même avec toute la bonne volonté du monde, impossible de trouver la moindre qualité à ce spectacle affligeant qui dure heureusement à peine 85 minutes. Seul le second degré pourrait éventuellement transformer ce navet en nanar sympathique à regarder entre amis très alcoolisés, histoire de partager collectivement l'expérience traumatisante. Mais sincèrement, votre temps sera mieux investi à regarder n'importe quel épisode de la série originale, ou même à contempler un mur pendant une heure et demie. Au moins, le mur ne détruira pas vos souvenirs d'enfance.
Ma note0%
Vu le 1 Avril 2009


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.