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· Julien   Lepage

Disclaimer
Alfonso Cuarón
2024

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Illustration de critique : Disclaimer
Sept heures de série sur Apple TV+, signées par le réalisateur mexicain doublement oscarisé Alfonso Cuarón, avec Cate Blanchett et Kevin Kline en têtes d'affiche : sur le papier, Disclaimer avait de quoi faire saliver. Et quand on sait que le bonhomme avait enchaîné Gravity et Roma avec dix Oscars à la clé, l'attente était forcément importante. La série a même eu droit à une ovation debout de plus de six minutes lors de sa première à Venise. Autant dire que les projecteurs étaient braqués.

Disclaimer, c'est l'adaptation du roman éponyme de Renée Knight, paru en 2015. L'histoire tourne autour de Catherine Ravenscroft, journaliste respectée dont la carrière s'est bâtie sur la mise en lumière des turpitudes des autres. Ironie du sort, elle reçoit un jour par courrier un roman d'un auteur anonyme dans lequel elle est le personnage principal… et pas sous son meilleur jour. Le récit expose ses secrets les plus enfouis, et Catherine va devoir remuer un passé qu'elle croyait enterré, sous peine de voir sa vie et ses relations avec son mari Robert (Sacha Baron Cohen) et leur fils Nicholas (Kodi Smit-McPhee) partir en fumée. Derrière l'envoi du roman se cache Stephen Brigstocke (Kevin Kline), un vieux professeur à la retraite, veuf, rongé par un deuil auquel Catherine n'est pas étrangère. La série navigue entre le présent londonien et des flashbacks italiens situés vingt ans plus tôt, avec une jeune Catherine incarnée par Leila George.

Le problème, c'est que tout ça ne se révèle pas d'un seul coup. Et c'est là que les choses commencent à coincer, du moins au démarrage. Les deux premiers épisodes jouent tellement sur le brouillage des repères temporels et des points de vue qu'on passe une bonne partie du temps à se demander qui est qui, à quelle époque on se trouve, et ce que tel ou tel personnage vient faire là. C'est voulu, évidemment. Cuarón construit sa narration sur trois fils distincts, chacun avec sa propre voix off : subjective pour Kline, omnisciente pour Baron Cohen et Smit-McPhee, et, fait rarissime dans l'histoire de la narration audiovisuelle, à la deuxième personne pour Blanchett. « Vous regardez dans le miroir… ». Cette bizarrerie narrative correspond à un vrai parti pris : la caméra regarde Catherine de l'extérieur, presque comme un juge. C'est audacieux. C'est aussi, il faut bien le dire, assez épuisant à suivre les premières heures. C'est à partir du troisième épisode qu'on comprend vraiment ce qui se joue, que les enjeux deviennent lisibles et que la mécanique de la série s'enclenche vraiment. Deux épisodes d'introduction confuse, c'est long.

Ce qui tient en haleine, une fois qu'on a passé ce cap, c'est une question qui revient de façon obsédante au fil des épisodes : comment Stephen peut-il savoir tout ça ? Les détails de son roman sont trop précis, trop intimes pour avoir été inventés. Et chaque nouvelle révélation ne fait qu'intensifier le malaise. Cuarón, qui a déclaré à Venise qu'il « ne sait pas comment faire de la télévision » et qui a conçu ce projet comme « un seul et grand film » découpé en chapitres, joue à fond la carte du récit à tiroirs, dans la lignée de ce que faisait son compatriote Alejandro González Iñárritu avec Babel ou Amores Perros. L'ensemble ressemble à un puzzle dont les pièces seraient distribuées une à une, et dont le dernier épisode apporte enfin la dernière, décisive, qui donne sens à tout ce qu'on a vu. La logique narrative finale est satisfaisante, honnêtement. Mais le chemin pour y arriver est sacrement long.

La série explore des thèmes qui sont loin d'être anodins : le pouvoir du récit, la manipulation des perceptions, les mensonges qu'on se raconte à soi-même, le consentement et la mémoire sélective. En creux, il y a une réflexion sur l'ère #MeToo, sur la façon dont les victimes et les bourreaux sont construits par les récits qui les entourent, et non par des faits objectifs. Cuarón annonce d'ailleurs la couleur dès les premières minutes avec une phrase qui revient en leitmotiv : « Méfiez-vous du récit et de la forme ». Le propos est là, réel, contemporain. Il aurait juste gagné à être plus ramassé.

Sur le plan purement formel, Disclaimer est une leçon. Cuarón a fait appel à deux directeurs de la photographie : Emmanuel Lubezki, son fidèle complice surnommé « Chivo », et Bruno Delbonnel, habitué des frères Coen. La règle du jeu : que chaque chef opérateur filme « son » personnage dans un langage visuel distinct. Lubezki pour Catherine, Delbonnel pour Stephen. L'idée est brillante : les scènes londoniennes du présent baignent dans des gris-bleus contrastés et denses, quand les flashbacks italiens respirent la lumière méditerranéenne avec une liberté presque physique. Le résultat visuel est souvent somptueux. La bande-son signée Finneas O'Connell (le frère de Billie Eilish) accompagne le tout avec une tension feutrée et efficace. Techniquement, il n'y a pas grand-chose à redire. Le tournage a duré près de 280 jours, et ça se voit : chaque plan est réfléchi, chaque espace soigneusement habité.

Les acteurs, eux, jouent à leur meilleur niveau. Cate Blanchett est Cate Blanchett : magnétique, habituée des personnages sous haute pression après Tár ou Blue Jasmine. Le problème, c'est que son personnage est contraint à l'opacité pendant six épisodes entiers pour que le twist final fonctionne ; ce qui l'empêche de déployer pleinement sa palette habituelle. Kevin Kline, en père meurtri et vengeur, est une vraie surprise : il n'avait plus tenu un rôle aussi dramatiquement chargé depuis des années, et il y apporte une fragilité inquiétante très juste. Sacha Baron Cohen, lui, est cantonné dans le rôle du mari un peu benêt, ce qui est frustrant vu son potentiel. Idem pour Kodi Smit-McPhee, remarquable dans The power of the dog, qui reste assez sous-exploité ici. Leila George, dans le rôle de la jeune Catherine lors des flashbacks italiens, s'en tire avec une présence bien plus forte qu'attendu : un vrai réveil. Et Lesley Manville, dont la carrière a explosé avec Phantom thread, apporte en quelques scènes une profondeur tranquille et mémorable.

Au bout du compte, Disclaimer est une série qui se regarde, qui tient en haleine par intermittence, et dont la conclusion est honnêtement satisfaisante : la dernière pièce du puzzle donne enfin le tableau complet. Mais on ne peut pas s'empêcher de penser qu'un film de deux heures aurait rendu le même service, en mieux. Sept épisodes pour ce récit-là, avec cette intrigue-là, c'est objectivement trop. Les longueurs du milieu pèsent sur l'ensemble, et la confusion initiale risque d'en décourager plus d'un avant l'épisode trois. Cuarón a dit lui-même qu'il avait peur qu'Apple s'en rende compte trop tard : il ne savait pas comment faire de la télévision. Il avait peut-être raison de s'inquiéter, un peu.
Ma note56%
Vu le 24 Février 2026


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