Dans la peau de Blanche Houellebecq
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La rencontre improbable entre Guillaume Nicloux, Blanche Gardin et Michel Houellebecq avait de quoi attiser la curiosité : un film tourné en mode guérilla autour d'un concours de sosies, posé en Guadeloupe, et clôturant la trilogie entamée il y a plus de dix ans. La présence d'habitués du cinéma d'auteur comme Françoise Lebrun et d'invités inattendus tels que Gaspar Noé ou Franky Vincent suffisait à promettre un objet étrange, entre performance et pochade, avec juste assez d'implication pour donner envie d'aller voir comment ce drôle de cirque pouvait tenir debout. L'attente n'était pas celle d'un film maîtrisé, mais plutôt d'une tentative désinvolte, d'un geste libre, peut-être un peu brouillon, mais singulier.
L'intrigue repose sur une idée assez simple : Blanche organise en Guadeloupe un concours de sosies consacré à Michel Houellebecq. L'écrivain décide d'y participer lui-même, glissant parmi les faux Houellebecq plus ou moins ressemblants (souvent moins, volontairement moins, même). À partir de là, les choses se dérèglent. Des événements imprévus entraînent Blanche et Houellebecq dans une succession d'épisodes étranges, parfois absurdes, parfois vaguement politiques, où surgissent des figures aussi décalées qu'un sosie officiel de François Hollande, des cinéastes jouant leur propre rôle, ou une version très personnelle de la Marseillaise chantée par Franky Vincent. Le récit ne suit pas une trajectoire clairement balisée : il avance par secousses, par digressions, en tirant autant sur la farce que sur le documentaire.
Le scénario, justement, est la partie la plus déroutante du film. Il a l'audace du lâcher-prise : l'intrigue semble se construire à mesure qu'elle se déroule, comme si le tournage de trois semaines imposé à Nicloux avait façonné un récit principalement réactif, sensible à l'atmosphère plus qu'à la logique. Cette liberté donne au film une énergie particulière, une forme de vivacité, mais elle entraîne aussi plusieurs creux, des ruptures de ton qui donnent l'impression que l'histoire hésite entre plusieurs directions sans jamais totalement embrasser l'une d'elles. L'ensemble ressemble alors à une comédie conceptuelle qui, à force de vouloir paraître spontanée, perd parfois un peu le contrôle de sa mécanique. Il reste que certaines idées, notamment le trouble constant entre vrai et faux, personne et personnage, fonctionnent très bien, prolongeant avec malice le trouble déjà créé dans L'enlèvement de Michel Houellebecq et Thalasso.
Ce flottement se retrouve dans les personnages, volontairement esquissés plutôt que construits. Blanche n'est jamais vraiment définie : elle avance avec une sorte de fausse assurance, comme si elle refusait d'être la protagoniste du film dont elle porte pourtant le titre. Houellebecq, lui, demeure une silhouette : mutique, déphasé, presque spectral. Le contraste entre les deux crée un rapport comique, mais pas toujours narratif. Autour d'eux gravite une galerie volontairement incohérente : organisateurs locaux, artistes de passage, figures politiques détournées… tous semblent surgir puis disparaître sans que leur rôle soit clairement articulé. Ce choix, qui pourrait passer pour une faiblesse, contribue finalement à donner au film son identité : un monde où personne n'est vraiment « à sa place », y compris celui qui tente de jouer sa propre caricature.
Les thèmes abordés émergent par éclats. On y trouve le post-colonialisme, l'identité, l'absurdité médiatique, le rapport entre figure publique et représentation, la possibilité même de faire encore du cinéma politique sans renoncer au grotesque. Rien n'est traité frontalement ; Nicloux préfère la dérision et la distorsion, quitte à brouiller parfois son propos. C'est précisément ce brouillage qui rend le film intrigant : il réussit à évoquer les tensions sociales de la Guadeloupe tout en sabotant constamment toute lecture trop directe. On sent par moments l'ambition d'une satire, mais elle s'effrite au contact du burlesque. Et malgré ce flottement, ou grâce à lui, le film échappe au didactisme qui aurait pu l'alourdir.
Sur le plan de la réalisation, le film tient plus du laboratoire que du produit fini. L'image est volontairement brute, presque granuleuse par endroits, comme si Christophe Offenstein avait voulu privilégier l'instant plutôt que la composition. Ce choix correspond à l'esprit du projet, mais donne parfois un rendu inégal, hésitant entre documentaire et fiction bancale. Le montage de Guy Lecorne accentue cette impression : brut, abrupt, parfois trop rapide, parfois trop flottant, au point de desservir certains passages qui auraient gagné à respirer davantage. La bande-son de Christophe Chassol, en revanche, apporte un relief inattendu, un mélange de légèreté et de décalage qui soutient bien la tonalité générale.
Du côté des performances, l'ensemble repose évidemment sur le duo Blanche Gardin/Michel Houellebecq. Elle joue avec son habituelle précision comique, gardant ce mélange de lassitude douce et de lucidité tranchante qu'on lui connaît. Lui poursuit sa propre tradition de « présence minimale », une manière de jouer qui tient autant du gag que de l'expérience conceptuelle, comme s'il se regardait traverser son propre mythe. Les seconds rôles contribuent largement au charme du film : Jean-Pascal Zadi, Françoise Lebrun et Franky Vincent s'amusent visiblement, chacun ajoutant une couche d'absurde ou d'incongruité. Quant à Gaspar Noé, sa simple apparition suffit à créer un trouble que le film accueille avec reconnaissance.
Au final, le film demeure une curiosité attachante, imparfaite, mais généreuse, avec suffisamment d'audace pour qu'on ne regrette pas le voyage, même si certaines idées auraient mérité d'être davantage creusées. Il s'agit moins d'un aboutissement que d'une errance contrôlée, ce qui, en soi, correspond assez bien au cinéma de Nicloux. Ceux qui apprécient les objets hybrides, à la frontière de Dans la peau de John Malkovich et des expérimentations les moins sages de Quentin Dupieux, y trouveront sans doute de quoi se réjouir, tout en acceptant que tout ne fonctionne pas. Et même si le film trébuche autant qu'il surprend, il laisse l'impression d'un geste sincère, libre, légèrement bancal… un film qui ne marque pas profondément, mais qui laisse une trace.
L'intrigue repose sur une idée assez simple : Blanche organise en Guadeloupe un concours de sosies consacré à Michel Houellebecq. L'écrivain décide d'y participer lui-même, glissant parmi les faux Houellebecq plus ou moins ressemblants (souvent moins, volontairement moins, même). À partir de là, les choses se dérèglent. Des événements imprévus entraînent Blanche et Houellebecq dans une succession d'épisodes étranges, parfois absurdes, parfois vaguement politiques, où surgissent des figures aussi décalées qu'un sosie officiel de François Hollande, des cinéastes jouant leur propre rôle, ou une version très personnelle de la Marseillaise chantée par Franky Vincent. Le récit ne suit pas une trajectoire clairement balisée : il avance par secousses, par digressions, en tirant autant sur la farce que sur le documentaire.
Le scénario, justement, est la partie la plus déroutante du film. Il a l'audace du lâcher-prise : l'intrigue semble se construire à mesure qu'elle se déroule, comme si le tournage de trois semaines imposé à Nicloux avait façonné un récit principalement réactif, sensible à l'atmosphère plus qu'à la logique. Cette liberté donne au film une énergie particulière, une forme de vivacité, mais elle entraîne aussi plusieurs creux, des ruptures de ton qui donnent l'impression que l'histoire hésite entre plusieurs directions sans jamais totalement embrasser l'une d'elles. L'ensemble ressemble alors à une comédie conceptuelle qui, à force de vouloir paraître spontanée, perd parfois un peu le contrôle de sa mécanique. Il reste que certaines idées, notamment le trouble constant entre vrai et faux, personne et personnage, fonctionnent très bien, prolongeant avec malice le trouble déjà créé dans L'enlèvement de Michel Houellebecq et Thalasso.
Ce flottement se retrouve dans les personnages, volontairement esquissés plutôt que construits. Blanche n'est jamais vraiment définie : elle avance avec une sorte de fausse assurance, comme si elle refusait d'être la protagoniste du film dont elle porte pourtant le titre. Houellebecq, lui, demeure une silhouette : mutique, déphasé, presque spectral. Le contraste entre les deux crée un rapport comique, mais pas toujours narratif. Autour d'eux gravite une galerie volontairement incohérente : organisateurs locaux, artistes de passage, figures politiques détournées… tous semblent surgir puis disparaître sans que leur rôle soit clairement articulé. Ce choix, qui pourrait passer pour une faiblesse, contribue finalement à donner au film son identité : un monde où personne n'est vraiment « à sa place », y compris celui qui tente de jouer sa propre caricature.
Les thèmes abordés émergent par éclats. On y trouve le post-colonialisme, l'identité, l'absurdité médiatique, le rapport entre figure publique et représentation, la possibilité même de faire encore du cinéma politique sans renoncer au grotesque. Rien n'est traité frontalement ; Nicloux préfère la dérision et la distorsion, quitte à brouiller parfois son propos. C'est précisément ce brouillage qui rend le film intrigant : il réussit à évoquer les tensions sociales de la Guadeloupe tout en sabotant constamment toute lecture trop directe. On sent par moments l'ambition d'une satire, mais elle s'effrite au contact du burlesque. Et malgré ce flottement, ou grâce à lui, le film échappe au didactisme qui aurait pu l'alourdir.
Sur le plan de la réalisation, le film tient plus du laboratoire que du produit fini. L'image est volontairement brute, presque granuleuse par endroits, comme si Christophe Offenstein avait voulu privilégier l'instant plutôt que la composition. Ce choix correspond à l'esprit du projet, mais donne parfois un rendu inégal, hésitant entre documentaire et fiction bancale. Le montage de Guy Lecorne accentue cette impression : brut, abrupt, parfois trop rapide, parfois trop flottant, au point de desservir certains passages qui auraient gagné à respirer davantage. La bande-son de Christophe Chassol, en revanche, apporte un relief inattendu, un mélange de légèreté et de décalage qui soutient bien la tonalité générale.
Du côté des performances, l'ensemble repose évidemment sur le duo Blanche Gardin/Michel Houellebecq. Elle joue avec son habituelle précision comique, gardant ce mélange de lassitude douce et de lucidité tranchante qu'on lui connaît. Lui poursuit sa propre tradition de « présence minimale », une manière de jouer qui tient autant du gag que de l'expérience conceptuelle, comme s'il se regardait traverser son propre mythe. Les seconds rôles contribuent largement au charme du film : Jean-Pascal Zadi, Françoise Lebrun et Franky Vincent s'amusent visiblement, chacun ajoutant une couche d'absurde ou d'incongruité. Quant à Gaspar Noé, sa simple apparition suffit à créer un trouble que le film accueille avec reconnaissance.
Au final, le film demeure une curiosité attachante, imparfaite, mais généreuse, avec suffisamment d'audace pour qu'on ne regrette pas le voyage, même si certaines idées auraient mérité d'être davantage creusées. Il s'agit moins d'un aboutissement que d'une errance contrôlée, ce qui, en soi, correspond assez bien au cinéma de Nicloux. Ceux qui apprécient les objets hybrides, à la frontière de Dans la peau de John Malkovich et des expérimentations les moins sages de Quentin Dupieux, y trouveront sans doute de quoi se réjouir, tout en acceptant que tout ne fonctionne pas. Et même si le film trébuche autant qu'il surprend, il laisse l'impression d'un geste sincère, libre, légèrement bancal… un film qui ne marque pas profondément, mais qui laisse une trace.
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