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· Julien   Lepage

Electrocuting an elephant
Thomas Edison
1903

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Illustration de critique : Electrocuting an elephant
Il existe des films qui naissent dans l'attente d'un public, et d'autres qui surgissent parce que la technique le permet. Celui-ci appartient clairement à la seconde catégorie. Réalisé par Thomas Edison au tout début du XXe siècle, avec la participation technique d'Edwin S. Porter, l'objet s'inscrit dans un contexte où le cinéma n'est encore qu'une curiosité scientifique et foraine. À l'époque, on ne va pas « voir un film », on va assister à une démonstration, et ce détail change beaucoup de choses dans la manière d'aborder l'œuvre aujourd'hui.

Le principe est d'une simplicité brutale. Electrocuting an elephant montre l'exécution par électrocution de Topsy, éléphante du Luna Park de Coney Island, jugée dangereuse après avoir causé la mort de plusieurs soigneurs. L'événement est public, payant, suivi par environ 1 500 spectateurs. La caméra d'Edison enregistre l'instant : l'animal est immobilisé, le courant alternatif (6 600 volts) est appliqué, et tout est terminé en quelques secondes. Le film ne s'attarde pas, ne commente pas, ne contextualise pas. Il montre, puis s'arrête. On sait aujourd'hui que l'électrocution n'était qu'un élément parmi d'autres, puisque Topsy avait été préalablement empoisonnée au cyanure et retenue par un dispositif mécanique, mais rien de cela n'est lisible à l'écran.

Parler de scénario est presqu'un abus de langage, et pourtant il y a bien une construction implicite. Le film repose sur une idée unique, conceptuelle : démontrer quelque chose par l'image. Cela ressemble beaucoup à un exercice de style, et même à une forme de propagande à peine déguisée : le courant alternatif de Tesla tue, regardez par vous-même. Le récit, s'il existe, est réduit à une équation : un « problème », une « solution », un résultat. Cette sécheresse peut fasciner par son radicalisme, mais elle laisse surtout un grand vide narratif. Aucune tension dramatique, aucun cheminement, aucune mise en perspective. Là où le cinéma, même primitif, commence déjà ailleurs à raconter, ici il se contente d'exécuter.

Topsy est un sujet, presqu'un objet. Elle n'a ni passé raconté, ni psychologie, ni regard qui permettrait l'identification. Les hommes présents à l'image sont interchangeables, silhouettes fonctionnelles d'un dispositif technique. Même Edison, pourtant figure centrale du mythe, reste hors-champ, comme si le film refusait toute incarnation humaine claire. Ce choix — volontaire ou non — contribue à cette impression de distance glaciale, où personne ne semble vraiment responsable, puisque personne ne semble vraiment présent.

Les thèmes abordés, eux, sont lourds, presque trop pour la minceur du film. Cruauté animale ou justice ? Peine de mort ou simple gestion d'un danger public ? La question est posée sans jamais être formulée. Difficile de ne pas y voir une transposition directe de débats humains : l'électrocution est déjà utilisée depuis 1890 pour les condamnés, et Topsy devient, consciemment ou non, un cobaye symbolique. On peut entendre l'argument de la justice, au vu du passé de l'animal et du contexte de l'époque, mais le film ne prend jamais la peine d'explorer cette ambiguïté. Il se contente d'exhiber l'acte, laissant au spectateur la charge morale entière. En 2025, ce silence n'a plus rien de neutre.

La réalisation, réduite à un plan fixe et frontal, témoigne des limites techniques de son temps, mais aussi d'un certain désintérêt pour toute forme de mise en scène. La caméra est posée comme un œil administratif. Pas de recherche de cadre, pas de variation, pas de rythme. L'absence totale de bande-son renforce le caractère clinique de l'ensemble. On est loin de la poésie documentaire des frères Lumière, et encore plus loin d'une quelconque ambition esthétique. Ce n'est pas maladroit, c'est simplement rudimentaire.

Difficile de ne pas penser, par contraste, à la manière dont le cinéma saura plus tard filmer la mort animale avec distance ou symbolisme, que ce soit dans Au hasard Balthazar ou même, de façon détournée, dans certains westerns crépusculaires. Ici, rien de tel : aucune sublimation, aucun filtre.

Au final, il reste un objet dérangeant, historiquement intéressant mais artistiquement limité. Electrocuting an elephant fascine davantage par ce qu'il révèle de son époque que par ce qu'il propose comme expérience de cinéma. On peut y voir un jalon, un document, une archive judiciaire, mais difficile d'y trouver une œuvre à part entière.
Ma note26%
Vu le 21 Octobre 2025


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