Eaux sauvages
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AOA prod est une association lyonnaise qui organise des soirées subtilement intitulées « Nanar le barbare », et assister à l'une de ces soirées, c'est assurément être un peu masochiste. On sait qu'on va y voir de mauvais films, mais, eh !, la bière est fraîche ! Et parfois, les films valent le déplacement… ce n'est clairement pas le cas d'Eaux sauvages, sorti en 1979. Ce film de Paul Kener traîne une réputation de curiosité, avec ce petit parfum de série B tournée loin des studios, au Soleil et au gravier. Au casting, on croise notamment Gilmer McCormick et Dewa DeAnne, et l'idée de départ a de quoi faire saliver n'importe quel amateur de frissons : une descente en rafting, des touristes, le Grand Canyon en décor naturel… et, en théorie, un tueur au bout du courant.
Sur le papier, c'est simple : une petite troupe hétéroclite s'embarque pour une expédition sur le Colorado, guidée par des pros « à la cool ». Parmi les vacanciers, il y a de tout : des jeunes, des moins jeunes, des excentriques, des casse-pieds, un couple d'Allemands, et même un richissime fils d'émir qui plane au-dessus du groupe comme un gag mal expliqué. La nature est immense, les rapides grondent, les bivouacs s'installent, et l'ambiance devrait progressivement virer au cauchemar. Sauf que le film prend un chemin de traverse : pendant longtemps, c'est surtout la colonie de vacances en gilets de sauvetage seventies. On mange, on cause, on s'organise, on prépare. Et on attend.
Le problème — et c'est là que mon ressenti se fixe assez vite —, c'est que le scénario adore s'écouter parler. Pour un film qu'on classe volontiers du côté du slasher pionnier, c'est une drôle de blague : il faut avaler une bonne heure de remplissage avant que la promesse « on va tous se faire charcuter » commence vaguement à pointer le bout de son couteau. Alors oui, le cadre a quelque chose de vrai, presque documentaire, parce que ça a été tourné dans de vrais coins d'eaux vives (on sent le terrain, la poussière, les campements), mais le suspense, lui, est resté coincé dans la glacière. À force de scènes qui expliquent comment nouer un truc, comment enfiler un gilet, comment s'installer, on a parfois l'impression d'assister au stage de rafting de tonton Roger, sur 1 h 32.
Et pourtant… je ne peux pas dire que je me sois ennuyé de façon linéaire. Il y a des pics de rire, francs, inattendus, presque violents… évidemment pas pour les bonnes raisons. Le film aligne des dialogues tellement absurdes, tellement hors-sol, que ça devient une forme de comédie involontaire. À un moment, je me suis noté cette perle, parce qu'elle résume l'expérience : « Je suppose qu'en faisant ce que vous avez fait, vous n'avez fait que précipiter la chose même qui vous a poussé à le faire... ». Voilà. Cette phrase existe. Elle tombe là, comme un pavé métaphysique dans un canyon, et on ne sait plus si on doit applaudir l'audace ou demander un traducteur assermenté.
Les clichés du genre, eux, sont bien là : le groupe bigarré, les tensions, les soupçons, la montée de la paranoïa… mais ils arrivent si tard qu'on a le sentiment qu'ils se réveillent en sursaut : « Ah mince, on devait faire un thriller. ». Le film tente par moments de se distinguer en jouant la carte « communauté » (l'organisation du camp, les règles, le vivre-ensemble), sauf que ça tourne souvent à la conférence de camping. Résultat : un objet bizarre, coincé entre deux envies. Trop sage pour être vraiment inquiétant, trop lent pour être efficacement tendu, et paradoxalement trop bavard pour un nanar qui devrait filer droit au but : l'absurde, l'action, la catastrophe.
Côté personnages, c'est un carnaval de silhouettes. Les guides « sympacools » donnent le tempo, avec un esprit écolo-hippie qui se veut sympa, mais finit par sonner comme un manuel de bonne conduite. Les touristes sont des archétypes ambulants : le riche exotique, les vieux grincheux, les jeunes qui flottent, les « babs » qui philosophent, le type un peu suspect… Ça fait du monde, et ce monde n'évolue pas tant qu'il s'agite. Personne n'a vraiment le temps de devenir autre chose qu'un rôle dans le groupe, parce que le film passe son énergie à les faire parler, se contredire, se jauger, plutôt qu'à les construire. Le plus ironique, c'est que l'attachement naît moins de leur profondeur que de leur étrangeté : on reste avec eux comme on reste devant une conversation dans un train, fasciné par le malaise.
Ce qui me frappe, avec le recul, c'est la manière dont le film effleure des thèmes intéressants sans les attraper vraiment. Il y a la nature comme juge et décor, l'idée d'un retour à la « civilisation » qui revient comme une obsession, la justice « sauvage » contre la justice officielle, et surtout cette utopie collective (des gens qui voudraient vivre ensemble, bien faire, respecter le lieu) qui se fissure au moindre choc. Même un détail hygiénique devient symbole : cette fameuse règle du caca sous tente, imposée au nom de l'écologie, pendant que tout le monde dort à même le sol. La « tente à caca », c'est grotesque, mais c'est aussi la métaphore parfaite d'un idéal qui se veut propre et finit par être juste… embarrassant.
La réalisation, elle, oscille entre le charme du tournage sur place et la maladresse qui colle au cinéma fauché. Le Grand Canyon et les eaux vives font le boulot à la place de la mise en scène : dès qu'on est dehors, ça respire, ça existe. Et puis il y a ces petites incohérences techniques qui te sortent du film en te faisant sourire, comme cette ouverture en avion à hélice qui semble bruire comme un hélicoptère : un détail, mais un détail qui résume une certaine approximation. La bande-son, elle, est parfois étrange, presque décalée, avec un thème musical qui a des airs de complainte country un peu fatiguée (et qui colle finalement assez bien à l'ambiance : longue, poussiéreuse, pas pressée). Les scènes de rafting, quand elles arrivent, ont un côté « images de vacances montées sans urgence », et le film donne parfois l'impression de se regarder lui-même flotter.
Quant aux acteurs, ils font ce qu'ils peuvent avec des personnages qui ne leur donnent pas beaucoup de prises. On sent une volonté d'être naturel, de faire « vrai », mais le résultat dépend énormément des scènes : dès que ça doit monter en intensité, ça patine ; dès que ça papote, ça s'étire. Les seconds rôles, en particulier, sont souvent réduits à des tics, ce qui n'aide pas à ressentir le danger. Et c'est là que l'expérience devient paradoxale : certaines répliques et certaines scènes, surtout dans la version française, prennent une dimension hallucinante, comme si le film était doublé par des gens qui découvrent le texte en même temps que nous. Ce n'est pas forcément glorieux, mais c'est parfois irrésistible. Il y a des moments où je riais, et d'autres où je regardais l'écran en me demandant : « Mais… c'est sérieux, là ? ».
Au final, je reste sur mon impression la plus simple, et elle ne bouge pas : un film trop bavard pour un nanar. On rigole franchement devant certains dialogues, mais la plupart du temps, on s'ennuie sec. C'est un classique à voir, oui, ne serait-ce que pour comprendre comment un film peut être à la fois vide et hypnotique, comment il peut ne « rien » proposer et pourtant te garder accroché. Mais probablement pas à revoir : une fois que tu connais les rares surprises et les grands tunnels, il reste surtout l'attente… et l'attente, ici, est un sport plus extrême que le rafting.
Sur le papier, c'est simple : une petite troupe hétéroclite s'embarque pour une expédition sur le Colorado, guidée par des pros « à la cool ». Parmi les vacanciers, il y a de tout : des jeunes, des moins jeunes, des excentriques, des casse-pieds, un couple d'Allemands, et même un richissime fils d'émir qui plane au-dessus du groupe comme un gag mal expliqué. La nature est immense, les rapides grondent, les bivouacs s'installent, et l'ambiance devrait progressivement virer au cauchemar. Sauf que le film prend un chemin de traverse : pendant longtemps, c'est surtout la colonie de vacances en gilets de sauvetage seventies. On mange, on cause, on s'organise, on prépare. Et on attend.
Le problème — et c'est là que mon ressenti se fixe assez vite —, c'est que le scénario adore s'écouter parler. Pour un film qu'on classe volontiers du côté du slasher pionnier, c'est une drôle de blague : il faut avaler une bonne heure de remplissage avant que la promesse « on va tous se faire charcuter » commence vaguement à pointer le bout de son couteau. Alors oui, le cadre a quelque chose de vrai, presque documentaire, parce que ça a été tourné dans de vrais coins d'eaux vives (on sent le terrain, la poussière, les campements), mais le suspense, lui, est resté coincé dans la glacière. À force de scènes qui expliquent comment nouer un truc, comment enfiler un gilet, comment s'installer, on a parfois l'impression d'assister au stage de rafting de tonton Roger, sur 1 h 32.
Et pourtant… je ne peux pas dire que je me sois ennuyé de façon linéaire. Il y a des pics de rire, francs, inattendus, presque violents… évidemment pas pour les bonnes raisons. Le film aligne des dialogues tellement absurdes, tellement hors-sol, que ça devient une forme de comédie involontaire. À un moment, je me suis noté cette perle, parce qu'elle résume l'expérience : « Je suppose qu'en faisant ce que vous avez fait, vous n'avez fait que précipiter la chose même qui vous a poussé à le faire... ». Voilà. Cette phrase existe. Elle tombe là, comme un pavé métaphysique dans un canyon, et on ne sait plus si on doit applaudir l'audace ou demander un traducteur assermenté.
Les clichés du genre, eux, sont bien là : le groupe bigarré, les tensions, les soupçons, la montée de la paranoïa… mais ils arrivent si tard qu'on a le sentiment qu'ils se réveillent en sursaut : « Ah mince, on devait faire un thriller. ». Le film tente par moments de se distinguer en jouant la carte « communauté » (l'organisation du camp, les règles, le vivre-ensemble), sauf que ça tourne souvent à la conférence de camping. Résultat : un objet bizarre, coincé entre deux envies. Trop sage pour être vraiment inquiétant, trop lent pour être efficacement tendu, et paradoxalement trop bavard pour un nanar qui devrait filer droit au but : l'absurde, l'action, la catastrophe.
Côté personnages, c'est un carnaval de silhouettes. Les guides « sympacools » donnent le tempo, avec un esprit écolo-hippie qui se veut sympa, mais finit par sonner comme un manuel de bonne conduite. Les touristes sont des archétypes ambulants : le riche exotique, les vieux grincheux, les jeunes qui flottent, les « babs » qui philosophent, le type un peu suspect… Ça fait du monde, et ce monde n'évolue pas tant qu'il s'agite. Personne n'a vraiment le temps de devenir autre chose qu'un rôle dans le groupe, parce que le film passe son énergie à les faire parler, se contredire, se jauger, plutôt qu'à les construire. Le plus ironique, c'est que l'attachement naît moins de leur profondeur que de leur étrangeté : on reste avec eux comme on reste devant une conversation dans un train, fasciné par le malaise.
Ce qui me frappe, avec le recul, c'est la manière dont le film effleure des thèmes intéressants sans les attraper vraiment. Il y a la nature comme juge et décor, l'idée d'un retour à la « civilisation » qui revient comme une obsession, la justice « sauvage » contre la justice officielle, et surtout cette utopie collective (des gens qui voudraient vivre ensemble, bien faire, respecter le lieu) qui se fissure au moindre choc. Même un détail hygiénique devient symbole : cette fameuse règle du caca sous tente, imposée au nom de l'écologie, pendant que tout le monde dort à même le sol. La « tente à caca », c'est grotesque, mais c'est aussi la métaphore parfaite d'un idéal qui se veut propre et finit par être juste… embarrassant.
La réalisation, elle, oscille entre le charme du tournage sur place et la maladresse qui colle au cinéma fauché. Le Grand Canyon et les eaux vives font le boulot à la place de la mise en scène : dès qu'on est dehors, ça respire, ça existe. Et puis il y a ces petites incohérences techniques qui te sortent du film en te faisant sourire, comme cette ouverture en avion à hélice qui semble bruire comme un hélicoptère : un détail, mais un détail qui résume une certaine approximation. La bande-son, elle, est parfois étrange, presque décalée, avec un thème musical qui a des airs de complainte country un peu fatiguée (et qui colle finalement assez bien à l'ambiance : longue, poussiéreuse, pas pressée). Les scènes de rafting, quand elles arrivent, ont un côté « images de vacances montées sans urgence », et le film donne parfois l'impression de se regarder lui-même flotter.
Quant aux acteurs, ils font ce qu'ils peuvent avec des personnages qui ne leur donnent pas beaucoup de prises. On sent une volonté d'être naturel, de faire « vrai », mais le résultat dépend énormément des scènes : dès que ça doit monter en intensité, ça patine ; dès que ça papote, ça s'étire. Les seconds rôles, en particulier, sont souvent réduits à des tics, ce qui n'aide pas à ressentir le danger. Et c'est là que l'expérience devient paradoxale : certaines répliques et certaines scènes, surtout dans la version française, prennent une dimension hallucinante, comme si le film était doublé par des gens qui découvrent le texte en même temps que nous. Ce n'est pas forcément glorieux, mais c'est parfois irrésistible. Il y a des moments où je riais, et d'autres où je regardais l'écran en me demandant : « Mais… c'est sérieux, là ? ».
Au final, je reste sur mon impression la plus simple, et elle ne bouge pas : un film trop bavard pour un nanar. On rigole franchement devant certains dialogues, mais la plupart du temps, on s'ennuie sec. C'est un classique à voir, oui, ne serait-ce que pour comprendre comment un film peut être à la fois vide et hypnotique, comment il peut ne « rien » proposer et pourtant te garder accroché. Mais probablement pas à revoir : une fois que tu connais les rares surprises et les grands tunnels, il reste surtout l'attente… et l'attente, ici, est un sport plus extrême que le rafting.
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