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· Julien   Lepage

Explosion d'une automobile
Cecil Hepworth
1900

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Illustration de critique : Explosion d'une automobile
Impossible de regarder ce petit film sans sentir qu'on touche à quelque chose de fondateur, mais aussi de profondément bancal. L'humour qui s'y déploie aurait presque la maladresse touchante d'un premier jet. À une époque où les spectateurs tremblaient encore devant L'arrivée d'un train en gare de La Ciotat, voir une voiture pleine de passagers joyeux exploser d'un seul coup relève du pur geste iconoclaste. Là où Un homme de têtes de Georges Méliès misait sur la magie bon enfant, ici, le gag prend une forme plus sèche, brutale, et c'est précisément cette rupture qui intrigue.

L'explosion elle-même, captée avec le fameux arrêt de caméra popularisé quelques années plus tôt, fonctionne encore aujourd'hui : un simple « pouf », un nuage, et la voiture avec ses occupants disparaît. On peut sourire, oui, mais le vrai coup part juste après, lorsque les vêtements retombent un à un, comme s'il ne restait des passagères que leurs crinolines flottantes et quelques accessoires macabres au ralenti. Cette pluie de restes textiles, plus dérangeante que franchement drôle, installe une atmosphère ambiguë, quelque part entre le gag et le malaise involontaire.

Puis arrive le bobby. Avec son flegme britannique, il fouille les lieux comme si une enquête complexe venait de s'imposer à lui. La lunette d'approche qu'il pointe vers le ciel est un détail savoureux : un policier qui observe le vide, comme s'il espérait que les victimes allaient retomber en morceaux alignés. Lorsqu'il détale brusquement avant la chute finale du « corps » désarticulé, puis qu'il tente de reconstituer les corps en regroupant les membres arrachés, on touche à une forme d'humour absurde étonnamment moderne, presque pré-Monty Python. On n'ira pas jusqu'à dire que Cecil M. Hepworth en était déjà là, mais la graine est là, fragile, bricolée, mais lisible.

Ce qui fascine surtout, c'est cette hésitation permanente entre trucage forain et sketch comique. L'ensemble reste sommaire, parfois trop : le jeu des acteurs a le charme raide du cinéma primitif, la mise en scène se contente de laisser la caméra regarder la rue comme un spectateur passif, et l'idée comique tient en une seule ligne. Pourtant, quelque chose fonctionne. Une curiosité, oui, mais une curiosité qui doit autant à son époque qu'à son audace maladroite. On sent qu'on regarde un moment où tout se cherche : le rythme, l'humour, la mise en scène, la place du gag dans la narration. Rien n'est vraiment abouti, mais rien n'est totalement anodin non plus.

Revu en 2015, le film ressemble davantage à un artefact qu'à un véritable court-métrage comique. On y trouve des éclairs de modernité, des maladresses charmantes, et cette volonté d'oser un gag noir au beau milieu d'une époque encore fascinée par la simple reproduction du réel. Ce n'est ni un bijou comique, ni une pièce maîtresse de l'histoire du cinéma, mais un objet étrange, un peu grinçant, parfois amusant, souvent déconcertant. Et c'est là, précisément, qu'il devient intéressant.
Ma note55%
Vu le 19 Mai 2015


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