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· Julien   Lepage

Comprendre l'Empire
Alain Soral
2011

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Illustration de critique : Comprendre l'Empire
Voilà un bonhomme qui divise. Alain Soral, ancien communiste reconverti en nationaliste de gauche — ou quelque chose d'approchant, selon l'humeur du moment —, s'est fait connaître du grand public dans les années 1990 en jouant les trublions de plateau dans des émissions où l'on débattait de la drague et du machisme avec le même sérieux qu'on accorde aujourd'hui aux sujets de fond. Depuis, il a publié une poignée d'essais polémiques : Sociologie du dragueur, Vers la féminisation ?, Jusqu'où va-t-on descendre ?… avant de fonder Égalité & Réconciliation en 2007. Et voilà qu'en février 2011, il publie Comprendre l'Empire aux éditions Blanche : oui, la même maison qui édite habituellement des romans érotiques, ce qui, avouons-le, constitue déjà en soi une forme de performance artistique . Il présente alors l'ouvrage comme son grand œuvre, la synthèse de toute sa pensée, le livre qui devait tout expliquer. Rien que ça.

Le projet est ambitieux. Soral entreprend de retracer le parcours historique d'une domination oligarchique depuis la Révolution française jusqu'à nos jours, en passant par la création de la FED, les deux guerres mondiales, De Gaulle, Mai 68, la loi de 1973 sur les emprunts d'État, et j'en passe. L'Empire, dans sa conception, ce n'est pas un pays, pas un gouvernement visible : c'est un processus, une logique de pouvoir invisible articulée autour de la finance internationale, des réseaux d'influence et d'une oligarchie qui tire les ficelles depuis des générations. Le tout sous-titré, avec une modestie confondante : « Demain la gouvernance globale ou la révolte des Nations ? ». Pour l'humilité, on repassera.

Le problème — et c'est là que le soufflé retombe un peu — c'est que Soral est un orateur exceptionnel et un écrivain franchement médiocre. J'aime écouter le bonhomme : il a une culture impressionnante, une vision globale qui, souvent, tient la route, une capacité à faire des connexions que peu d'intellectuels de sa génération osent même tenter. Ce n'est pas pour rien qu'on voit fleurir depuis quelques années des tags « Soral a raison » un peu partout ; c'est souvent excessif, mais ça dit quelque chose. À l'écrit, en revanche, la magie se dissipe sérieusement. Le livre est truffé de fautes, les chapitres s'enchaînent sans vrai liant, et l'on a par moments davantage l'impression de lire un brouillon de travail qu'un ouvrage finalisé. La structure en micro-sections — certaines font à peine dix lignes — donne un rythme haché, épuisant, presque télégraphique. Le procédé stylistique dominant, c'est à peu près : « Ceci. Donc cela. » Point. À vous d'aller chercher les développements ailleurs, de vous documenter, de relier les points vous-même. Ce que Soral appelle dans son introduction écrire de façon « peu universitaire par respect pour le lecteur » ressemble davantage, dans la pratique, à un refus assumé de la démonstration rigoureuse.

Ce qui est paradoxal, c'est que le livre est court — 237 pages —, mais d'une densité proprement écrasante. Pour quelqu'un qui suit Soral depuis des années, qui a déjà ingéré ses vidéos, ses conférences, ses entretiens en ligne, qui connaît ses références et anticipe ses articulations, c'est déjà indigeste. Pour un néophyte qui découvrirait l'auteur par ce biais, j'imagine sincèrement mal comment on s'en sort sans overdose ou sans conversion aveugle ; les deux étant, à leur façon, des ratés du livre.

Reste que, malgré tout ça, Comprendre l'Empire est un ouvrage qui compte. Pas parce qu'il est bien écrit : il ne l'est pas. Pas parce qu'il est irréfutable : il ne l'est pas non plus. Mais parce qu'il ose nommer des mécanismes que peu de gens abordent frontalement, parce qu'il convoque Marx, Proudhon, Orwell, Michéa et Weber dans la même phrase sans que ça semble totalement déplacé, et parce qu'il cristallise une façon de lire l'histoire contemporaine qui, qu'on l'approuve ou qu'on la rejette, mérite qu'on s'y confronte. Soral me fait penser à Jean-Marie Le Pen dans son charisme : c'est un type qu'on écoute quand il parle. Sans toujours être d'accord — ses angles morts sont nombreux, documentés —, mais on écoute, et on s'instruit, inéluctablement. Ses défauts sont réels et connus : hautain, condescendant, misogyne, avec des glissements idéologiques sur lesquels il ne faut pas se voiler la face. Mais pour lui en vouloir vraiment, et pour le juger avec autorité, encore faut-il l'avoir lu. Ce livre-là, en particulier.

Alors je l'ai lu, en m'accommodant de ce qu'il fallait accommoder, en piochant ce qui méritait d'être pioché, et en jetant le reste avec l'eau du bain. C'est peut-être la seule façon honnête d'aborder Soral : l'esprit ouvert, sans naïveté, et avec un filtre critique qu'on ne retire jamais complètement.
Ma note71%
Lu le 3 Juin 2011


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