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· Julien   Lepage

Enfermés dehors
Albert Dupontel
2005

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Illustration de critique : Enfermés dehors
Avec Enfermés dehors, Albert Dupontel signe un retour attendu – ou au moins intriguant – huit ans après Le Créateur. J'avais déjà vu les précédents films de Dupontel et, jusque-là, j'avais plutôt bien accroché à son univers foutraque, quelque part entre Les Deschiens et l'esprit corrosif de Groland. Ce mélange d'absurde, de satire sociale et de burlesque me parlait, même quand ça partait dans tous les sens. Cela dit, je n'attendais pas grand-chose d'Enfermés dehors. J'y allais sans a priori, curieux mais sans réelle impatience.

L'histoire est celle d'un clochard, Roland, qui trouve un uniforme de policier et s'y glisse comme on se glisse dans un rôle, ou dans une vie parallèle. Une trouvaille absurde — l'uniforme appartenait à un policier suicidé — qui va faire de lui, par un enchaînement d'accidents et de malentendus, un héros improbable. Croyant qu'un enfant a été enlevé par un puissant industriel, il décide de le sauver et d'aider sa mère, une jeune femme en détresse. Autour de cette trame, des marginaux se regroupent, simulent un commissariat, détournent les codes, et affrontent une caricature de grande bourgeoisie dans un joyeux fracas.

Sur le papier, ce genre d'histoire laisse la porte ouverte à l'inventivité, au burlesque, à la tendresse poétique. Mais dans les faits, le scénario, aussi loufoque soit-il, tient davantage de l'empilement hasardeux que de la mécanique bien huilée. Il y a un vrai souci de structure, des ruptures de ton permanentes, et une tendance au n'importe quoi assumé qui fonctionne parfois, mais lasse souvent. Certaines idées sont excellentes — la crèche improvisée, les publicités qui prennent vie —, mais elles sont diluées dans un ensemble qui manque cruellement de liant. Le film carbure à la colle sniffée, au sens propre comme au figuré, et sa logique semble parfois n'obéir qu'à la fureur du moment.

Les personnages, eux, s'agitent plus qu'ils ne vivent. Roland, muet ou quasi, traverse le film comme un pantin désarticulé, propulsé d'un décor à l'autre, d'un mur à une vitrine, sans jamais vraiment nous permettre de nous attacher à lui. On comprend qu'il s'inscrit dans une tradition chaplinesque, à la frontière entre Chaplin et Keaton, mais il lui manque l'émotion derrière la pantomime. Autour de lui gravitent des figures colorées — une mère-courage, un bourgeois grotesque, une galerie de freaks attachants — mais à part Marie, jouée avec une certaine justesse discrète, la plupart semblent crier plus fort qu'ils ne jouent. On a l'impression d'assister à une pièce trop appuyée, parfois même à une farce de cour de récré, avec un personnage comme Duval-Riché qui semble tout droit sorti d'un sketch de fin d'année de collégiens énervés.

Côté thèmes, on comprend bien ce que Dupontel veut dire. Il y a cette France invisible, celle des exclus, des cabossés, des survivants, qu'il oppose frontalement à celle des puissants, des bien-pensants, des décideurs. Il y a aussi la satire du pouvoir, du système judiciaire, du capitalisme triomphant. Mais tout ça reste en surface. La caricature, omniprésente, finit par écraser toute velléité de discours. On ne sait jamais si Dupontel dénonce ou se moque, s'il tend la main ou s'il tape sur l'épaule en ricanant. Le message est brouillé, et l'émotion est court-circuitée par une hystérie de tous les instants. Le film se veut sociologique, mais ressemble parfois à une BD trop épaisse, où les bulles se bousculent pour hurler des vérités à coups de mégaphone.

Techniquement pourtant, c'est du grand art. La réalisation est nerveuse, inventive, furieuse même. Dupontel multiplie les mouvements de caméra improbables, les focales extrêmes, les tremblements syncopés. On est clairement dans le registre du cartoon. Il revendique d'ailleurs ce style, parlant d'un « cartoon social », et ça se voit : chaque plan est construit comme une case de BD sous acide. Visuellement, c'est souvent brillant, à défaut d'être toujours lisible. Le montage est une tornade : 2500 plans en 88 minutes, soit presqu'un plan toutes les deux secondes. Le rythme ne faiblit jamais, mais à force de courir, le film finit par nous perdre. La bande-son, signée en partie par des membres de Noir Désir, est à l'image du film : rock, sèche, énergique.

Du côté des acteurs, Dupontel lui-même impressionne dans l'effort physique. Son corps devient un instrument comique, un mannequin de crash test, un hommage vivant au slapstick. Il est efficace tant qu'il reste dans le registre du muet, beaucoup moins dès qu'il se met à parler. Ses intonations caricaturales finissent par lasser, et donnent parfois une impression un peu gênante — comme si on riait des pauvres plus qu'avec eux. Claude Perron, comme souvent, sauve ce qui peut l'être : elle apporte une forme de douceur et de vérité à ce cirque. En revanche, Nicolas Marié m'a semblé totalement à côté, son personnage étant aussi mal écrit qu'hystérisé. Quant aux seconds rôles, la présence de Roland Bertin, Hélène Vincent ou Yolande Moreau fait toujours plaisir, même si l'ensemble reste inégal.

Au final, Enfermés dehors est un film à part, un ovni assumé, qui ne ressemble à rien d'autre, ou alors à Bernie, mais en moins abouti. Il y a des idées, beaucoup d'idées, parfois trop. Il y a une sincérité, une énergie de chaque instant, un refus du formatage qui force le respect. Mais il y a aussi un scénario brouillon, un humour inégal, un trop-plein de tout. C'est un film qui déborde, qui explose, qui tente tout — quitte à rater souvent. J'y ai vu des éclairs de talent, des fulgurances visuelles, mais aussi une forme d'autosatisfaction un peu gênante. Bref, je n'y suis jamais vraiment entré. Moi aussi, j'ai été enfermé dehors.
Ma note56%
Vu le 3 Décembre 2009


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