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· Julien   Lepage

Éperdument
Pierre Godeau
2015

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Illustration de critique : Éperdument
Il y a des films dont le titre résume à la fois l'ambition et l'échec. Éperdument, second long métrage de Pierre Godeau, promettait la fièvre, la brûlure, le vertige amoureux dans ce qu'il a de plus dévastateur. Ce qu'il livre, c'est quelque chose de plus tiède — et d'autant plus frustrant que les ingrédients d'un grand film étaient là, à portée de main, et que personne n'a vraiment voulu les saisir. L'histoire est pourtant solide dans ses fondations. Godeau adapte le livre *Défense d'aimer* de Florent Gonçalves, un directeur de prison qui avait raconté sa liaison réelle avec une détenue impliquée dans l'affaire du gang des barbares — un fait divers qui avait secoué la France en 2006. Dans le film, les noms changent : le directeur devient Jean Firmino, incarné par Guillaume Gallienne, homme marié, rangé, respectable, jusqu'au jour où il tombe sur le dossier d'Anna Amari, jouée par Adèle Exarchopoulos. Tout commence par des regards, des silences, puis une attirance qui déraille en passion, une passion qui déraille en catastrophe. L'amour impossible dans un cadre carcéral, la transgression morale et institutionnelle, la chute d'un homme respectable : le matériau de base valait bien mieux que ce qu'on en a fait. Car Godeau fait un choix radical dès l'écriture : il tait le crime d'Anna. Il occulte délibérément ce qui donne toute sa force de déstabilisation à l'histoire vraie — le fait que la jeune femme en question était impliquée dans l'affaire du gang des barbares, l'un des faits divers les plus sordides de la décennie. En effaçant ce passé, le réalisateur espère sans doute atteindre une forme d'universalité, une épure romanesque dégagée de l'abjection. Ce qu'il obtient en réalité, c'est un vide. Anna flotte sans ancrage psychologique réel, détenue sans crime, passion sans contexte, femme-enfant dont on ne comprend jamais vraiment ni les motivations ni la trajectoire. Le roman de Gonçalves tirait son trouble précisément de l'abîme moral que représentait cet amour-là. Le film, lui, préfère regarder ailleurs. Le personnage d'Anna souffre aussi d'une construction en demi-teinte. Elle est présentée à travers ses contradictions — sauvage et calculatrice, fragile et manipulatrice — mais le scénario ne tranche jamais vraiment. Est-elle sincèrement amoureuse ou joue-t-elle un rôle ? La fin laisse planer le doute, ce qui est une bonne idée en soi, sauf que ce doute aurait dû irriguer tout le film, tension permanente sous chaque scène. Au lieu de ça, il surgit tardivement, comme une révision de dernière minute. Jean, de son côté, est prisonnier d'une trajectoire prévisible : l'homme bien qui déraille, qui ment à sa femme Élise (jouée avec une retenue sobre par Stéphanie Cléau), qui sacrifie sa carrière, sa famille, sa dignité. Le problème, c'est que cette descente est expédiée de façon si mécanique qu'elle finit par ressembler à une checklist du mélodrame. Il manque la fêlure intérieure, la résistance morale qui rend la chute vraiment douloureuse à regarder. Deux portraits de famille sont tracés en creux — d'un côté Anna, père absent, mère à côté de la plaque, incarnée avec une présence discrète par Marie Rivière ; de l'autre Jean, qui semble tout avoir, la femme, la fille, la position sociale, l'amour de tous. Ce contraste est intéressant sur le papier, il permet à la passion de s'installer comme seule logique possible dans la vie d'Anna. Mais il reste trop esquissé pour convaincre pleinement. La passion amoureuse comme forme de prison mentale, l'amour comme transgression institutionnelle, la violence sourde des rapports de domination inversés quand le détenu finit par tenir le geôlier — Godeau effleure tout ça sans jamais plonger. Il y a même un parallèle potentiellement intéressant entre l'enfermement carcéral d'Anna et les émissions de télé-réalité qui défilent en boucle sur les écrans des détenues — Secret Story apparaît plusieurs fois à l'image, dans une tentative de mettre en miroir une forme de captivité choisie et une captivité subie. L'idée n'est pas sans rappeler le roman *Acide Sulfurique* de Nothomb, qui explorait l'amour artificiel dans un cadre télévisuel dystopique. Mais là où Nothomb construisait un système, Godeau se contente d'une vague suggestion. Le parallèle vire même au kitsch lors d'une scène que l'on préférerait avoir oubliée. L'univers carcéral, lui, est traité avec une superficialité qui tourne parfois à l'arnaque. Le tournage s'est pourtant déroulé dans une vraie prison — la Santé, au cœur de Paris —, six semaines dans un huis clos que Godeau lui-même décrivait comme « terrible ». Certaines actrices non professionnelles ayant réellement vécu l'incarcération ont été intégrées au casting, ce qui offre quelques séquences d'une authenticité bienvenue. Mais dès qu'il s'agit de raconter vraiment la vie en détention — les codes, la violence latente, les hiérarchies informelles —, le film décroche. Le milieu carcéral reste un décor en carton-pâte, une astuce scénaristique pour donner à la liaison son côté transgressif, sans que Godeau ne prenne la peine de le faire vraiment exister. Soit on utilise ce cadre et on le raconte ; soit on l'utilise comme toile de fond et on assume. Le film tente les deux et ne réussit ni l'un ni l'autre. Et le sous-récit du couple légitime qui se délite — Jean dort sur le canapé, il va peut-être partir — est traité avec une désinvolture presque comique. Blue Valentine, même en passant, n'aurait pas signé ça. La mise en scène de Godeau oscille entre de vrais moments de grâce et une certaine paresse formelle. La directrice de la photographie Muriel Cravatte signe quelques plans qui tirent intelligemment parti de l'espace contraint — les rencontres derrière la vitre, les couloirs étroits, les cellules comme des aquariums. Mais le film est souvent bavard là où il gagnerait à laisser les corps et les visages parler. Le montage de Hervé De Luze — par ailleurs collaborateur de longue date de Polanski — ne parvient pas toujours à donner du rythme à des scènes qui s'étirent. Quant à la musique de Rob, omniprésente et convenue, elle surligne des émotions que le film n'a pas encore eu le temps de vraiment construire. Et puis il y a Adèle Exarchopoulos. Il serait malhonnête de ne pas dire qu'elle est la raison d'être du film, son épicentre, son seul vrai brasier. Deux ans après La vie d'Adèle, elle retrouve un registre similaire — la même fougue viscérale, la même présence physique dévastatrice, la même façon d'habiter un plan comme si elle était la seule personne vivante dans le monde. Elle pleure, elle hurle, elle se tait, elle est vulgaire et admirable dans le même souffle. Elle bouffe la caméra. Et le problème, c'est précisément là : Godeau la filme avec les mêmes outils qu'Kechiche — les plans sur son corps, la même aura sexuelle, le même phrasé intense —, au point qu'on ne sait plus vraiment si on regarde Anna Amari ou encore une variation d'Adèle. Ce serait mépriser le reste de la filmographie de l'actrice que d'y voir une simple question de « jeu naturel ». C'est le réalisateur qui dirige, et Godeau semble avoir construit son film autour d'une performance plutôt que d'une vision. Exarchopoulos, elle, est capable d'autres choses — elle l'a prouvé depuis. Dommage qu'on ne lui ait pas donné plus d'espace pour en témoigner ici. Face à elle, Guillaume Gallienne arrive avec sa barbe mal taillée, son costume étriqué, son personnage de bobo mal dans sa peau progressivement désintégré par une passion qui le dépasse. Il est surprenant dans ce registre, loin de ses rôles habituels, et offre une vraie belle performance dans les moments de déraillement. Mais le duo reste bancal. Non pas parce que l'un des deux joue mal — ce serait trop simple —, mais parce que la mécanique du scénario ne rend jamais vraiment crédible l'intensité de leur attraction mutuelle. Tout le monde dans ce film semble croire à cette idylle, sauf le spectateur. Trop différents pour être autre chose que caricaturaux, trop distants pour qu'on vibre avec eux, Jean et Anna forment un couple de cinéma que le cinéma n'a pas vraiment construit. Éperdument n'est pas un mauvais film au sens strict. C'est un film insuffisant — ce qui est pire, d'une certaine façon, parce que l'insuffisance suppose qu'on avait les moyens de faire mieux. Godeau a un sujet fort, deux acteurs de premier plan, un cadre visuel chargé, une histoire vraie dont la noirceur aurait pu nourrir quelque chose de réellement trouble et puissant. Il en tire un mélodrame honorable, parfois touchant, souvent frustrant, qui flotte dans les eaux tièdes du romantisme français sage. Pour ceux qui cherchent une plongée carcérale véritablement viscérale, Un prophète reste la référence absolue. Pour une histoire d'amour adultérin traité avec toute sa violence émotionnelle, Blue Valentine ou Breathe In vont beaucoup plus loin. Et pour Adèle Exarchopoulos à son meilleur, autant aller ou revenir à La vie d'Adèle — là où sa flamme avait un film à sa hauteur.
Ma note43%
Vu le 1 Juillet 2023


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