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· Julien   Lepage

En plein feu
Quentin Reynaud
2023

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Illustration de critique : En plein feu
Le feu comme personnage central d'un thriller de survie français — l'idée seule méritait qu'on s'y intéresse. Quentin Reynaud, dont c'est le troisième long-métrage après Tarde para la ira et À son image, s'attaque cette fois à un sujet brûlant au sens propre : les incendies dévastateurs qui ont ravagé les Landes à l'été 2022, quelques mois à peine avant le tournage. Un ancrage dans l'actualité climatique immédiate que le film revendique pleinement, et qui lui confère d'emblée une résonance particulière. Alex Lutz incarne Simon, un fils qui récupère son vieux père Joseph — joué par l'inusable André Dussollier — pour l'évacuer alors qu'un incendie géant dévore la forêt landaise. Sauf que les deux hommes se retrouvent rapidement piégés dans leur voiture, cernés par les flammes, dans une course-poursuite absurde contre un ennemi sans visage, sans intention, et sans pitié. Le brasier avance. Les routes sont coupées. Il va falloir faire des choix. La première heure du film est une petite leçon de tension maîtrisée. Reynaud installe son dispositif avec efficacité : l'espace se resserre, la fumée envahit le cadre, le son devient un personnage à part entière. On pense évidemment à Buried ou à 127 heures dans la manière de transformer une situation physique en prison psychologique, mais le film trouve sa propre tonalité, quelque chose d'organique et de très français dans sa façon de filmer la nature en train de dévorer ses propres habitants. La photographie, qui joue brillamment sur les oranges et les noirs, transforme la pinède en un enfer pictural assez saisissant. Le feu, filmé sans trop d'effets numériques ostentatoires, convainc. On sent la chaleur. Simon et Joseph sont au cœur du film, et leur relation père-fils forme l'épine dorsale narrative. Le scénario les oppose sur à peu près tout — tempérament, rapport au risque, à l'avenir — et c'est dans cette friction que le film trouve son meilleur carburant dramatique. Les deux hommes doivent apprendre à se faire confiance dans des circonstances qui ne pardonnent pas l'hésitation. En toile de fond, il y a une histoire familiale qui se reconstruit dans la fumée, des non-dits qui brûlent presque autant que les arbres. C'est là que le film a de vraies ambitions, et c'est là aussi, hélas, qu'il commence à trébucher. Car Reynaud ne peut pas s'empêcher de vouloir enrichir son dispositif d'un sous-texte tragico-dramatique appuyé — des flashbacks, un passé douloureux, et surtout cette séquence impliquant une femme enceinte qui débarque dans le film comme un cheveu sur la soupe, tentative d'attendrissement qui tombe à plat et ralentit tout ce que la première partie avait si bien construit. On comprend l'intention : donner de l'épaisseur, humaniser, élargir l'enjeu au-delà de la simple survie. Mais le thriller pur n'avait pas besoin de ce supplément d'âme forcé. Le feu se suffisait à lui-même comme antagoniste. Ces pseudos fantômes du passé alourdissent inutilement une mécanique qui ronronnait très bien sans eux. Alex Lutz, qu'on a longtemps cantonné à la comédie ou à des rôles plus légers, crève l'écran dans un registre qu'on ne lui connaissait pas vraiment. Il est physique, habité, convaincant du début à la fin — y compris dans les moments où le scénario ne lui facilite pas la tâche. C'est une vraie révélation dans le genre, et sa performance est sans doute la meilleure raison de voir le film. Dussollier, de son côté, fait ce que Dussollier fait toujours avec cette économie de moyens qui force le respect : incarner un personnage en trois regards et deux silences. Au bout du compte, En plein feu est un film qui se sabote lui-même dans sa seconde moitié, comme s'il n'assumait pas pleinement d'être ce qu'il est — un film de genre efficace, ancré dans une réalité climatique urgente, porté par deux acteurs au sommet. La première partie méritait un autre film. Ceux qui apprécient les survival atmosphériques pourront aussi se tourner vers The Revenant ou, dans un registre plus modeste mais tout aussi tendu, vers Les Chutes. En plein feu, lui, reste un thriller haletant qui brûle d'un feu inégal.
Ma note67%
Vu le 17 Septembre 2023


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