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· Julien   Lepage

Eternal sunshine of the spotless mind
Michel Gondry
2004

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Illustration de critique : Eternal sunshine of the spotless mind
Certains films vous tombent dessus sans prévenir. Michel Gondry, réalisateur français qu'on connaissait surtout pour ses clips visuellement fous, dont le désormais culte Around the world des Daft Punk, s'est associé avec le scénariste Charlie Kaufman, à qui l'on doit déjà Dans la peau de John Malkovich, pour construire quelque chose qu'on n'attendait pas vraiment sous cette forme : une histoire d'amour racontée à l'envers, à travers le prisme d'une technologie d'effacement de mémoire, portée par Jim Carrey et Kate Winslet dans des registres qu'on ne leur connaissait pas encore. Le résultat a été récompensé par l'Oscar du meilleur scénario original en 2005, et figure aujourd'hui parmi les films les mieux classés de l'histoire sur IMDb. Autant dire que les attentes étaient là. La bonne nouvelle, c'est qu'elles sont largement dépassées.

L'histoire suit Joel Barish, homme introverti et routinier qui, un matin de Saint-Valentin, décide sur un coup de tête de ne pas aller travailler et de prendre le train pour Montauk. Là, sur la plage, il croise Clementine Kruczynski, une jeune femme exubérante aux cheveux qui changent de couleur selon son humeur. Coup de foudre. Sauf que — et le film nous le fait comprendre très rapidement — ce n'est pas leur première rencontre. Clementine a fait appel à la clinique Lacuna, dirigée par le Dr. Mierzwiak (Tom Wilkinson), pour faire effacer Joel de sa mémoire. Désemparé, Joel décide d'en faire autant. Le film se déroule alors à rebours, plongeant dans ses souvenirs au fur et à mesure qu'ils disparaissent, du plus récent vers le plus beau… et le plus douloureux à perdre.

Ce qui frappe d'emblée dans le scénario de Kaufman, c'est l'absence totale de concession au genre romantique hollywoodien. Pas de triangle amoureux convenu, pas de grand malentendu résolu par une déclaration sous la pluie, pas de regard satisfait caméra sur fond de chanson pop rassurante. Eternal sunshine, c'est l'honnêteté brute d'une relation qui s'est abîmée, sans chercher à nous voiler la face. Et précisément parce qu'on connaît la fin dès le début, on s'émerveille quand même des débuts. C'est cruel et magnifique à la fois. Certains ont reproché au film quelques invraisemblances (notamment une Clementine trop extravertie pour « accrocher vraiment » un Joel aussi renfermé). C'est un reproche qui ne tient pas. Le film entier montre une Clementine impulsive, insistante, excessive : c'est son identité profonde, pas un artifice de scénariste. Et la scène du lac gelé, accusée d'être « trop romantique » ? Clementine y emmène aussi bien Patrick. C'est son lieu à elle, sa façon d'être. La cohérence interne du scénario est exemplaire, et c'est précisément ce qui le distingue.

Les personnages secondaires sont loin d'être décoratifs. Patrick (Elijah Wood, étonnamment inquiétant dans un registre qu'on ne lui connaissait pas depuis ses années Seigneur des anneaux) tente de reconquérir Clementine en reproduisant mot pour mot ce que Joel avait vécu avec elle. Il y a quelque chose de naïf et de profondément triste dans cette démarche, qui porte en elle un message discret mais fort : vivez vos histoires, pas celles des autres. Mary (Kirsten Dunst, dans l'une de ses meilleures performances) révèle progressivement une complexité inattendue et porte un autre message central du film : les personnes ayant effacé quelqu'un de leur mémoire semblent aller mieux en surface, mais sont condamnées à répéter les mêmes erreurs, privées des acquis de leur passé. L'oubli n'est pas une guérison. C'est une régression.

Ce que le film soulève au fond, c'est la question de la valeur des souvenirs, même douloureux. La thématique est universelle : qui n'a jamais fantasmé, au fond d'un chagrin, de pouvoir effacer quelqu'un de sa tête ? De faire comme si telle période n'avait jamais existé ? Le film permet de réaliser ce fantasme à travers Joel, et montre avec une majesté exemplaire à quel point il est stupide. Car nos souvenirs, c'est nous. Les effacer, c'est se mutiler. Plus Joel remonte dans le fil de sa relation avec Clementine, plus il réalise qu'il ne veut pas l'oublier. Ce combat impossible contre l'effacement est une petite tragédie amoureuse d'une force rare.

Ce que le film réussit par ailleurs à merveille, c'est de matérialiser concrètement le souvenir : Joel le traverse physiquement, comme un décor vivant. Ce n'est pas un flashback : c'est une immersion totale, avec la liberté de dialoguer avec une Clementine qui est sa représentation mentale d'elle, construite de sa perception et non de la réalité. Toute l'intelligence de l'écriture est là. Et quand Clementine lui murmure « Joel ? Et si tu restais, cette fois ? », et qu'il répond « J'ai franchis la porte. Il reste plus de souvenirs… » ; l'impossibilité de modifier son passé, même en le retraversant, est exprimée en quelques mots d'une simplicité absolue et d'une tristesse infinie.

La réalisation de Gondry est à la hauteur. Et ce qu'il faut savoir (peu de spectateurs s'en rendent compte au visionnage) c'est que pratiquement tous les effets visuels du film ont été réalisés en caméra, sans post-production numérique ou presque. Le décor rotatif à 360 degrés pour la scène du lit qui se désintègre, les jeux de perspective forcée pour le Joel enfant géant (un dispositif emprunté aux équipes du Seigneur des anneaux), les fondus dans la lumière, les disparitions progressives de décors… tout ça a été bricolé de façon artisanale, avec une inventivité qui force le respect. La scène du défilé d'éléphants, elle, n'était même pas prévue : Gondry a appris pendant le tournage qu'un vrai défilé passait dans la rue, a envoyé son équipe improviser sur place avec le strict minimum. Ce genre de sérendipité créative, ça s'appelle du génie… ou de la chance… probablement les deux ! La photographie d'Ellen Kuras renforce cette esthétique brute et mélancolique, et la partition de Jon Brion, délicatement fragile, colle à la peau des images sans jamais en faire trop.

Côté interprétation, le grand pari du film est l'inversion des registres. Jim Carrey, qu'on avait surtout vu grimacer dans Ace Ventura ou The mask, joue ici un rôle introverti, sobre, fragile, qu'on attribuerait normalement à une actrice comme Kate Winslet. Et elle, elle est l'élément chaotique, impulsif, extraverti ; le « rôle de Jim Carrey », comme elle l'a d'ailleurs dit elle-même à Gondry lors du tournage. Ce renversement est l'un des grands paris du film, et il est gagné haut la main. Carrey est bouleversant, d'une retenue qui fait infiniment plus d'effet que ses grandes pirouettes comiques. Winslet explose l'écran avec une liberté et une énergie qu'on ne lui connaissait pas. Et Mark Ruffalo, dans un registre plus décalé, complète un casting d'une cohérence remarquable.

La fin, elle, divise encore. Certains y voient une happy end facile, d'autres une démarche autodestructrice. Ni l'un ni l'autre, à mon sens. Joel et Clementine choisissent de se retrouver en sachant exactement comment leur histoire s'est terminée. Ce n'est pas de la naïveté : c'est une décision consciente, courageuse, qui découle logiquement de l'attirance irrépressible qu'ils ont l'un envers l'autre. Le film ne dit pas si ça marchera. Et c'est très bien ainsi.

Gondry et Kaufman n'ont plus retravaillé ensemble depuis, et c'est un vrai crève-cœur, car Eternal sunshine représente le meilleur de leur collaboration : un objet unique, inclassable, simultanément science-fiction, comédie romantique, drame psychologique et méditation sur ce que nous sommes sans nos souvenirs. Un film qui vieillit non seulement bien, mais mieux.
Ma note95%
Vu le 23 Mars 2009


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