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· Julien   Lepage

Green book : sur les routes du sud
Peter Farrelly
2018

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Illustration de critique : Green book : sur les routes du sud
Huit ans après sa sortie et son sacre controversé aux Oscars, Green book reste ce curieux objet cinématographique que Peter Farrelly nous a livré en abandonnant momentanément ses comédies potaches pour s'attaquer au drame historique. Peter Farrelly, qui, avec son frère Bobby, nous avait habitués aux flatulences de Dumb and Dumber et aux gags capillaires de Mary à tout prix, tentait là son premier film « sérieux » en solo. Le pari était osé : faire cohabiter Viggo Mortensen, transformé en videur italo-américain bedonnant, et Mahershala Ali en pianiste classique distingué, le tout sur fond de ségrégation raciale en 1962. Pourquoi Mortensen, ce Dano-Américain aux yeux bleus, plutôt qu'un acteur d'origine italienne ? Farrelly a expliqué que l'intensité et la capacité de transformation physique de l'acteur l'avaient convaincu dès leur première rencontre… et il faut reconnaître que le résultat donne raison à ce choix contre-intuitif. L'attente était modeste, les paris fermés, et pourtant le film a raflé trois statuettes dorées, dont celle du meilleur film, provoquant au passage quelques grincements de dents du côté de Spike Lee qui n'a pas hésité à quitter ostensiblement la salle.

Le récit, basé sur une histoire vraie, nous embarque donc aux côtés de Tony Vallelonga, dit Tony la tchatche, videur au Copacabana récemment au chômage et accessoirement raciste ordinaire de son époque, qui accepte contre toute attente d'être le chauffeur/garde du corps du Dr Don Shirley pour une tournée de concerts dans le Sud profond. Le pianiste virtuose, qui parlait réellement huit langues et possédait trois doctorats (en musique, psychologie et liturgie) avait cette lubie de vouloir jouer là où on l'acceptait le moins. Armés du fameux Green book, ce guide de voyage réel publié par Victor Hugo Green qui recensait les établissements acceptant les Afro-Américains, nos deux protagonistes vont parcourir des milliers de kilomètres ensemble, de Manhattan jusqu'aux États les plus ségrégationnistes. Le scénario est co-écrit par le fils de Tony, l'acteur Nick Vallelonga, qui a d'ailleurs produit le film, après avoir passé des années à convaincre Don Shirley de lui céder les droits (le pianiste avait fait promettre à Nick d'attendre sa mort avant de raconter cette histoire).

Le scénario suit une trajectoire prévisible comme une autoroute du Midwest : deux hommes que tout oppose apprennent à se connaître et finissent par s'apprécier. La mécanique du buddy movie est huilée à la perfection, peut-être trop d'ailleurs. Chaque étape du voyage apporte son lot de confrontations attendues avec le racisme ambiant, chaque arrêt son moment de rapprochement entre les deux hommes. Les scénaristes ont opté pour une approche simple du sujet, préférant les situations binaires aux nuances complexes. Pourtant, certains détails véridiques sauvent l'ensemble de la facilité : les lettres que Tony envoyait réellement à sa femme Dolores, progressivement améliorées par les conseils littéraires de Don (la famille Vallelonga a conservé ces lettres originales qui témoignent de cette collaboration inattendue), ou cette scène où Don découvre le poulet frit pour la première fois et où Tony lui apprend à manger avec les doigts avant de jeter l'os par la fenêtre de la voiture. Ce moment, authentique selon les témoignages, transcende le cliché par sa portée symbolique : le raffiné Don Shirley découvrant un plaisir simple de la culture afro-américaine populaire grâce à un Italien du Bronx. Le film évite aussi l'écueil de faire de Tony un héros sans failles : il reste grossier, limité, et son évolution reste crédible dans sa lenteur.

Les personnages sont construits avec une efficacité qui frise parfois le schématisme. Tony incarne l'Américain moyen de l'époque, avec ses préjugés tranquilles et son bon fond qu'il s'agit de révéler. Le vrai Tony Vallelonga était effectivement videur au Copa et avait des liens avec le milieu (il apparaît d'ailleurs dans Les affranchis de Scorsese en 1990. Mortensen, qui a pris vingt kilos pour le rôle en suivant le « régime Tony » (beaucoup de pâtes et de pain italien), compose un personnage tout en chair et en gouaille. Face à lui, Don Shirley apparaît comme une énigme : artiste de génie coincé entre deux mondes, trop noir pour les salons blancs, trop raffiné pour être accepté par les siens (du moins selon la vision du film, point qui a d'ailleurs été vivement contesté par la famille du pianiste). Le vrai Don Shirley vivait effectivement au-dessus du Carnegie Hall dans un appartement décoré comme un palais africain, détail que le film exploite visuellement. Le personnage reste fascinant dans ses contradictions, même si le film simplifie probablement sa complexité réelle. Dolores, la femme de Tony interprétée par Linda Cardellini, apporte une touche de chaleur bienvenue dans ce road movie masculin, rappelant que derrière chaque voyage initiatique, il y a souvent quelqu'un qui attend à la maison.

La thématique raciale est traitée avec une approche qui cherche à restituer la réalité de l'époque sans anachronisme moralisateur. Le film nous plonge dans une Amérique où le racisme n'était pas une déviance, mais une norme sociale, où l'infériorité des Noirs était considérée comme une évidence culturelle, voire scientifique pour certains. Les « sundown towns » étaient réels, ces villes où les Noirs devaient partir avant le coucher du Soleil sous peine d'arrestation ou pire. Le film montre cette réalité brutale : Don Shirley, malgré son génie et sa fortune, ne peut pas utiliser les toilettes du manoir où il vient de jouer, ne peut pas manger dans le restaurant où on l'applaudit. C'est ce paradoxe d'une société qui vénère l'artiste tout en déshumanisant l'homme noir qu'il incarne. L'histoire vraie est d'ailleurs encore plus édifiante : lors du voyage réel, Don Shirley a effectivement été arrêté dans une YMCA avec un homme blanc, épisode que le film aborde avec pudeur. Robert Kennedy a vraiment appelé pour faire libérer Tony et Don lors d'une arrestation en Géorgie ; détail qui paraît scénaristique, mais qui est attesté. Le message du film n'est pas de dire que tout est résolu, mais de montrer comment deux individus ont pu, dans ce contexte oppressant, créer une amitié authentique qui transcendait les barrières sociales de leur époque.

La réalisation de Farrelly abandonne les outrances visuelles qui ont fait sa marque de fabrique pour une mise en scène classique, presque télévisuelle par moments. Habitué aux gags visuels et aux situations burlesques, Farrelly fait preuve ici d'une retenue surprenante, comme s'il avait peur de salir son nouveau costume de cinéaste sérieux. La photographie de Sean Porter baigne le Sud dans des teintes dorées et poussiéreuses qui flirtent avec la carte postale, tandis que les scènes new-yorkaises conservent une froideur bleutée. Les concerts de Don sont filmés avec une élégance sobre qui met en valeur la musique (d'ailleurs magnifiquement composée par Kris Bowers, qui a aussi servi de coach piano à Ali pendant trois mois intensifs). Un détail technique intéressant : pour les scènes de concert, trois pianistes différents ont été utilisés : Ali pour les plans rapprochés du visage, Henrik Måwe pour les mains lors des passages complexes, et parfois Bowers lui-même. La bande-son mélange habilement standards de jazz et morceaux classiques, créant un pont musical entre les deux mondes des protagonistes.

Les performances d'acteurs constituent indéniablement le point fort du film. Mortensen livre une transformation physique et vocale impressionnante : son accent italien du Bronx a été travaillé avec Nick Vallelonga lui-même, qui lui a fait écouter des enregistrements de son père. L'acteur a d'ailleurs vécu avec la famille Vallelonga pendant les semaines précédant le tournage, s'imprégnant des manières et des expressions de Tony. Il parvient à rendre Tony attachant malgré ses défauts évidents, trouvant l'humanité sous la brutalité apparente. Cette performance lui a valu sa troisième nomination aux Oscars. Ali, de son côté, compose un Don Shirley tout en retenue et en dignité contenue. Pour préparer le rôle, Ali a écouté les enregistrements du vrai Don Shirley et étudié ses rares interviews. L'acteur a confié avoir été frappé par la solitude profonde qui émanait de ces documents. Ali insuffle à son personnage une mélancolie palpable qui transcende les limites du scénario. Cette performance lui a valu son deuxième Oscar du meilleur second rôle en trois ans, exploit rare dans l'histoire de la cérémonie. Le duo fonctionne remarquablement, leur alchimie compensant largement les faiblesses structurelles du récit.

Au final, Green book s'avère être exactement ce qu'on pouvait attendre d'un ancien réalisateur de comédies populaires s'attaquant au drame historique : un divertissement de qualité qui aborde des sujets graves avec une accessibilité assumée. Le film possède ce charme indéniable des histoires vraies romancées, même si certains aspects ont été contestés. La famille de Don Shirley a critiqué l'idée qu'il était coupé de la communauté noire, affirmant qu'il avait de nombreux amis afro-américains. Mais d'autres éléments surprenants sont authentiques : la fameuse pierre de jade que Don offre à Tony pour Noël existe toujours dans la famille Vallelonga, tout comme la bouteille de whisky Cutty Sark que Don gardait constamment dans la voiture. Le film reste plaisant, porté par ses acteurs et quelques moments de grâce, même s'il lui manque peut-être l'audace formelle pour vraiment marquer les esprits.

Cette œuvre ne révolutionnera pas le cinéma sur les relations raciales comme ont pu le faire Do the right thing de Spike Lee ou 12 years a Slave de Steve McQueen, mais elle offre deux heures de cinéma honnête et bien ficelé.
Ma note68%
Vu le 7 Janvier 2026


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