Le con de minuit
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« Gérard de Suresnes ». Pour l'immense majorité des gens, ce nom ne dira strictement rien. Pour les fidèles lecteurs de Découvre…, peut-être un vague souvenir. Mais pour une génération très précise : les gens nés entre 1980 et 1984 (oui, c'est absurdément ciblé), ce nom a des parfums de Gauloise brune et de nuits sous la couette avec un baladeur vissé sur les oreilles.
C'est à cette génération-là que s'adresse avant tout Thibault Raisse avec Le con de minuit, paru chez Denoël en septembre 2024. Journaliste de formation, passé neuf ans au Parisien comme reporter faits divers, Raisse s'est surtout illustré comme l'un des co-auteurs de la grande enquête sur Xavier Dupont de Ligonnès publiée dans Society en 2020, puis d'un livre sur l'affaire de l'inconnu de Cleveland. Son terrain, c'est le fait divers humain, le portrait de l'homme ordinaire pris dans un engrenage extraordinaire. Avec Gérard Cousin, de son vrai nom, il tombe sur un sujet taillé pour lui.
L'histoire, à la base, est celle d'un dîner de cons géant et radiophonique. Nous sommes en 1996. Des milliers d'ados passent leurs jeudis soirs à écouter le Star System de Max sur Fun Radio : une libre antenne nocturne, un peu régressive, franchement jouissive. Max a le talent de dégotter parmi ses auditeurs de vrais personnages. Les nostalgiques se souviendront de Françoise de La Courneuve, d'Alain le bègue, ou de l'extraordinaire Jean-Pierre Sauser. Mais l'un d'eux va rapidement éclipser tout le monde : Gérard, de Suresnes, un ancien routier alcoolique de 35 ans qui appelle depuis une cabine téléphonique proche de son foyer Sonacotra pour y déclamer des poèmes de sa composition. Fou rire assuré ! Pas tant que les poèmes soient particulièrement mauvais (ils le sont), mais parce que Gérard y met une sincérité qui désarme complètement. Il est tellement déconnecté de la réalité que c'en est vertigineux : il croit dur comme fer que Bill, du Bigdill, est un véritable extraterrestre. Il estime que le gouvernement aurait dû repousser l'éclipse de 1999 à cause du mauvais temps sur Paris. Quand Gérard parle, on veut l'écouter… et se moquer de lui, gentiment, comme on se moque d'un oncle qu'on aime bien.
Max l'a parfaitement compris. Il décide alors de lui confier l'antenne chaque jeudi soir à minuit pour qu'il anime un débat. Gérard se croit l'animateur. Il est en réalité le taureau dans l'arène : les auditeurs, dans la confidence, appellent uniquement pour le faire sortir de ses gonds, et ils y parviennent à chaque fois avec une efficacité redoutable. L'âge d'or se situe autour de 1999-2000, quand l'émission attire jusqu'à 200 000 auditeurs : chiffre stupéfiant quand on sait qu'une émission diffusée à 20 h ne dépasse guère aujourd'hui les 60 à 70 000. On se bouscule pour participer aux débats. Jean-Luc Delarue, Florian Gazan, Fred Testot se retrouvent à l'antenne autour de lui. Cyril Hanouna et Jean-Paul Rouve se déplacent eux-mêmes dans les studios juste pour assister au phénomène. Celui qui vivotait de foyer en foyer se retrouve au festival de Cannes, voyage à New York, rencontre un parterre de stars. C'était donnant-donnant, et Thibault Raisse a l'honnêteté de le dire clairement, sans jamais réduire l'histoire à une simple exploitation d'un miséreux.
La fin, elle, est sinistre. Les équipes historiques autour de Gérard quittent le navire, remplacées par des techniciens moins motivés et surtout moins drôles. Et un soir, Gérard se cogne contre son bureau à l'antenne, s'écrie « Aïe !… Hitler » : un jeu de mots douteux, venu de nulle part, probablement de la gnôle. La direction de Fun Radio, qui avait déjà renvoyé Cauet quelques années plus tôt après une comparaison entre Auschwitz et un camp de vacances, n'apprécie pas. C'est la fin. Gérard, qui a toujours mal vécu la solitude, se retrouve plus seul que jamais. Il quitte Suresnes pour Montluçon. Trois ans plus tard, il meurt d'un cancer des poumons, à 43 ans, dans la misère absolue. Il est enterré dans le carré des indigents d'un cimetière de banlieue. C'est en apprenant cette fin que Thibault Raisse, lui-même ancien auditeur adolescent, décide de mener l'enquête : pour comprendre comment la vedette qu'il imaginait avait pu finir ainsi.
Le résultat est impressionnant sur le plan documentaire, vraiment. Raisse a gratté, fouillé, remonté des archives, recueilli le témoignage de la fille de Gérard, reconstitué un destin morcelé avec une rigueur de journaliste de faits divers. On apprend des choses qu'on ne soupçonnait pas, sur la vie d'avant la radio, sur les coulisses d'une émission entièrement orchestrée dont Gérard était le seul à ne pas être dans la confidence, sur l'après, brutal et silencieux. La question qui hante tout le livre est posée sans esquive : Gérard savait-il ? Peut-être. Peut-être que même conscient de la farce, il préférait ça à l'invisibilité.
Mais — et c'est là que le livre pèche — l'enquête, aussi solide soit-elle, souffre d'une écriture qui ne lui rend pas toujours service. Le récit s'éparpille, fait des allers-retours entre les époques, perd parfois le fil. On suit Gérard, puis on bifurque vers une digression sur l'histoire de la FM, puis on revient sur son enfance, puis on repart ailleurs : c'est foutraque, et c'est bien dommage pour un matériau aussi fort. On pense à ce qu'Emmanuel Carrère aurait fait d'une telle histoire dans L'adversaire : la même rigueur documentaire, mais avec une architecture narrative qui tient. Ici, on a l'impression que la matière première déborde le cadre et que l'auteur, trop proche de son sujet (trop fan, peut-être ?), n'a pas su l'apprivoiser complètement. L'absence de Max, qui a refusé de répondre et a jugé le livre « à 90 % faux » sans l'avoir lu, laisse également un vide central que rien ne peut vraiment combler.
Reste que pour qui a connu cette époque, le livre est un témoignage précieux et souvent émouvant. Et pour les autres, il offre un portrait de la France médiatique des années 1990 qui résonne étrangement avec notre présent : les freaks des réseaux sociaux, les personnages qu'on regarde s'humilier en direct, le mépris qui se déguise en affection. Gérard de Suresnes, en ce sens, était juste en avance. Les amateurs du genre pourront d'ailleurs prolonger la réflexion avec La société du spectacle de Guy Debord !
Le con de minuit est donc un livre attachant, sincère, nourri d'une vraie passion pour son sujet, mais dont les qualités d'enquêteur auraient mérité une plume plus disciplinée. Un livre qu'on est content d'avoir lu, et qu'on aurait aimé pouvoir recommander sans réserve.
C'est à cette génération-là que s'adresse avant tout Thibault Raisse avec Le con de minuit, paru chez Denoël en septembre 2024. Journaliste de formation, passé neuf ans au Parisien comme reporter faits divers, Raisse s'est surtout illustré comme l'un des co-auteurs de la grande enquête sur Xavier Dupont de Ligonnès publiée dans Society en 2020, puis d'un livre sur l'affaire de l'inconnu de Cleveland. Son terrain, c'est le fait divers humain, le portrait de l'homme ordinaire pris dans un engrenage extraordinaire. Avec Gérard Cousin, de son vrai nom, il tombe sur un sujet taillé pour lui.
L'histoire, à la base, est celle d'un dîner de cons géant et radiophonique. Nous sommes en 1996. Des milliers d'ados passent leurs jeudis soirs à écouter le Star System de Max sur Fun Radio : une libre antenne nocturne, un peu régressive, franchement jouissive. Max a le talent de dégotter parmi ses auditeurs de vrais personnages. Les nostalgiques se souviendront de Françoise de La Courneuve, d'Alain le bègue, ou de l'extraordinaire Jean-Pierre Sauser. Mais l'un d'eux va rapidement éclipser tout le monde : Gérard, de Suresnes, un ancien routier alcoolique de 35 ans qui appelle depuis une cabine téléphonique proche de son foyer Sonacotra pour y déclamer des poèmes de sa composition. Fou rire assuré ! Pas tant que les poèmes soient particulièrement mauvais (ils le sont), mais parce que Gérard y met une sincérité qui désarme complètement. Il est tellement déconnecté de la réalité que c'en est vertigineux : il croit dur comme fer que Bill, du Bigdill, est un véritable extraterrestre. Il estime que le gouvernement aurait dû repousser l'éclipse de 1999 à cause du mauvais temps sur Paris. Quand Gérard parle, on veut l'écouter… et se moquer de lui, gentiment, comme on se moque d'un oncle qu'on aime bien.
Max l'a parfaitement compris. Il décide alors de lui confier l'antenne chaque jeudi soir à minuit pour qu'il anime un débat. Gérard se croit l'animateur. Il est en réalité le taureau dans l'arène : les auditeurs, dans la confidence, appellent uniquement pour le faire sortir de ses gonds, et ils y parviennent à chaque fois avec une efficacité redoutable. L'âge d'or se situe autour de 1999-2000, quand l'émission attire jusqu'à 200 000 auditeurs : chiffre stupéfiant quand on sait qu'une émission diffusée à 20 h ne dépasse guère aujourd'hui les 60 à 70 000. On se bouscule pour participer aux débats. Jean-Luc Delarue, Florian Gazan, Fred Testot se retrouvent à l'antenne autour de lui. Cyril Hanouna et Jean-Paul Rouve se déplacent eux-mêmes dans les studios juste pour assister au phénomène. Celui qui vivotait de foyer en foyer se retrouve au festival de Cannes, voyage à New York, rencontre un parterre de stars. C'était donnant-donnant, et Thibault Raisse a l'honnêteté de le dire clairement, sans jamais réduire l'histoire à une simple exploitation d'un miséreux.
La fin, elle, est sinistre. Les équipes historiques autour de Gérard quittent le navire, remplacées par des techniciens moins motivés et surtout moins drôles. Et un soir, Gérard se cogne contre son bureau à l'antenne, s'écrie « Aïe !… Hitler » : un jeu de mots douteux, venu de nulle part, probablement de la gnôle. La direction de Fun Radio, qui avait déjà renvoyé Cauet quelques années plus tôt après une comparaison entre Auschwitz et un camp de vacances, n'apprécie pas. C'est la fin. Gérard, qui a toujours mal vécu la solitude, se retrouve plus seul que jamais. Il quitte Suresnes pour Montluçon. Trois ans plus tard, il meurt d'un cancer des poumons, à 43 ans, dans la misère absolue. Il est enterré dans le carré des indigents d'un cimetière de banlieue. C'est en apprenant cette fin que Thibault Raisse, lui-même ancien auditeur adolescent, décide de mener l'enquête : pour comprendre comment la vedette qu'il imaginait avait pu finir ainsi.
Le résultat est impressionnant sur le plan documentaire, vraiment. Raisse a gratté, fouillé, remonté des archives, recueilli le témoignage de la fille de Gérard, reconstitué un destin morcelé avec une rigueur de journaliste de faits divers. On apprend des choses qu'on ne soupçonnait pas, sur la vie d'avant la radio, sur les coulisses d'une émission entièrement orchestrée dont Gérard était le seul à ne pas être dans la confidence, sur l'après, brutal et silencieux. La question qui hante tout le livre est posée sans esquive : Gérard savait-il ? Peut-être. Peut-être que même conscient de la farce, il préférait ça à l'invisibilité.
Mais — et c'est là que le livre pèche — l'enquête, aussi solide soit-elle, souffre d'une écriture qui ne lui rend pas toujours service. Le récit s'éparpille, fait des allers-retours entre les époques, perd parfois le fil. On suit Gérard, puis on bifurque vers une digression sur l'histoire de la FM, puis on revient sur son enfance, puis on repart ailleurs : c'est foutraque, et c'est bien dommage pour un matériau aussi fort. On pense à ce qu'Emmanuel Carrère aurait fait d'une telle histoire dans L'adversaire : la même rigueur documentaire, mais avec une architecture narrative qui tient. Ici, on a l'impression que la matière première déborde le cadre et que l'auteur, trop proche de son sujet (trop fan, peut-être ?), n'a pas su l'apprivoiser complètement. L'absence de Max, qui a refusé de répondre et a jugé le livre « à 90 % faux » sans l'avoir lu, laisse également un vide central que rien ne peut vraiment combler.
Reste que pour qui a connu cette époque, le livre est un témoignage précieux et souvent émouvant. Et pour les autres, il offre un portrait de la France médiatique des années 1990 qui résonne étrangement avec notre présent : les freaks des réseaux sociaux, les personnages qu'on regarde s'humilier en direct, le mépris qui se déguise en affection. Gérard de Suresnes, en ce sens, était juste en avance. Les amateurs du genre pourront d'ailleurs prolonger la réflexion avec La société du spectacle de Guy Debord !
Le con de minuit est donc un livre attachant, sincère, nourri d'une vraie passion pour son sujet, mais dont les qualités d'enquêteur auraient mérité une plume plus disciplinée. Un livre qu'on est content d'avoir lu, et qu'on aurait aimé pouvoir recommander sans réserve.
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