Hélène et les garçons
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Vingt-quatre ans après sa première diffusion sur TF1, la sitcom créée par Jean-François Porry (pseudonyme de Jean-Luc Azoulay) pour AB Productions reste l'une des œuvres les plus clivantes de la télévision française des années 90. Hélène et les garçons, avec en tête d'affiche Hélène Rollès entourée de Patrick Puydebat, Sébastien Roch, Rochelle Redfield et Philippe Vasseur, a été diffusée du 11 mai 1992 au 22 novembre 1994, produisant 280 épisodes de vingt-six minutes au rythme proprement industriel d'un épisode par jour, tournés dans les studios de la Plaine Saint-Denis. Ce chiffre, à lui seul, dit beaucoup de ce qu'on va trouver à l'écran.
L'intrigue tient en deux lignes, ce qui est déjà généreux. Hélène Girard, grande sœur de Justine aperçue dans Premiers baisers, entre à l'université de Paris-XIV en faculté de sociologie ; discipline dont elle ne fréquentera jamais une seule heure de cours en 280 épisodes. Elle partage une chambre avec Cathy et Johanna, trois garçons habitent en face, parmi lesquels le beau Nicolas, et c'est à peu près tout ce qu'il y a à comprendre. Le reste consiste en une succession infinie de quiproquos amoureux, de réconciliations à la cafète — qui s'appelle en réalité Alfredo's Café — et de répétitions dans un garage où le groupe de rock des garçons joue indéfiniment le même morceau. La série est un spin-off d'un spin-off : Hélène était un personnage secondaire de Premiers baisers, dont l'héroïne Justine était la nièce de Framboisier dans Salut les Musclés. Ce degré de récursivité dans la médiocrité force un certain respect.
Du point de vue scénaristique, le projet est déconcertant. Non pas parce qu'il serait mal écrit au sens classique du terme, mais parce qu'il ne cherche manifestement pas à l'être. Chaque épisode recycle les mêmes conflits de couple, les mêmes hésitations sentimentales, les mêmes malentendus résolus en vingt-six minutes chrono avant que la page soit tournée sans mémoire ni conséquence. Le Monde diplomatique avait diagnostiqué des « héros marchant à grands pas vers toutes les normalisations de l'âge adulte, mais avec une imagination lobotomisée » ; formule sévère, mais difficile à contredire. Télérama, de son côté, résumait l'affaire avec une concision cruelle : « Ici, même à vingt ans passés, on se contente de flirter. ». La vie estudiantine décrite par la série n'a aucun rapport avec la réalité : pas de cours, quasiment pas de révisions, une cafétéria qui tient lieu d'univers complet. Et Globe Hebdo n'avait pas manqué de le noter, comparant l'effet de la série à celui de Dallas sur l'image que les Albanais se faisaient de l'Occident. Ce n'était pas un compliment.
Ce qui est plus troublant, c'est la vision du monde que la série véhicule. Les personnages évoluent dans une bulle aseptisée où les rapports entre filles et garçons sont strictement réglementés : chambres séparées, flirts jamais consommés, rôles traditionnels reproduits avec une application qui dépasse la naïveté pour atteindre quelque chose de plus systématique. José, joué par Philippe Vasseur, ne pense qu'à séduire, les filles attendent d'être choisies, et Hélène trône au-dessus de tout ça comme une sainte laïque en mode bisounours permanent. Dans les 280 épisodes, les personnages n'évoluent pratiquement pas. Nicolas et Hélène se cherchent, se trouvent, se perdent, se retrouvent, sans que leur relation accumule jamais le moindre poids dramatique réel. À cet égard, la série ressemble moins à une fiction narrative qu'à une sorte de manège émotionnel en circuit fermé.
Il faut pourtant reconnaître que Azoulay, en réaction aux attaques répétées de la presse sur l'irréalisme de la série, a progressivement introduit des thématiques sociales qui tranchent singulièrement avec le reste : alcoolisme de Christian, approche d'une secte New Age, harcèlement sexuel, tentatives de suicide, séropositivité, homosexualité. Des sujets traités avec les moyens du bord… et parfois censurés : TF1 a refusé de diffuser les épisodes où Hélène est droguée au space-cake à son insu, au motif que l'arc narratif couvrait plusieurs épisodes et ne pouvait donc pas être « résolu » à la fin de chacun d'entre eux, contrairement aux normes de la case jeunesse. Les deux derniers épisodes, dans lesquels les garçons armés de battes de base-ball partent venger Taxi victime d'une tentative de viol, n'ont été diffusés qu'en août 2004, soit dix ans après la fin de la série. Ces parenthèses un peu plus sombres auraient pu constituer les fondations d'une série honnête. Elles restent des îlots dans un océan de gentillesse.
Côté réalisation, le mot « fonctionnel » serait presque trop généreux. La mise en scène n'existe pas vraiment : deux ou trois décors récurrents, une lumière plate, et ces rires préenregistrés qui ponctuent chaque réplique supposément drôle comme pour signaler au spectateur qu'il est en train de regarder de la comédie. La sociologue des médias Dominique Pasquier avait formulé ce paradoxe avec élégance : les comédiens d'Hélène « jouent le moins possible » : le style amateur y est travaillé comme d'autres travaillent le naturel. C'est d'ailleurs dans ce contexte de tournage à cadence forcée (quinze heures par jour, textes bossés le soir à la maison) que certaines complicités à l'écran s'expliquent autrement que par le talent : Azoulay avait demandé aux actrices de choisir elles-mêmes leurs partenaires masculins. Cathy Andrieu, qui incarnait Cathy, et David Proux ont ainsi formé un couple à la ville comme à l'écran. La bande-son, elle, accomplit un double travail : vendre la carrière discographique d'Hélène Rollès via AB Disques, et lancer Pour l'amour d'un garçon jusqu'à la quatrième place du Top 50. La promotion est circulaire, le modèle économique, parfaitement huilé.
Pour ce qui est du jeu des acteurs, difficile d'être enthousiaste. La plupart des comédiens débitent leurs répliques avec une précipitation qui trahit le tournage à la chaîne, les regards-caméra involontaires et les perches de son qui s'invitent parfois dans le cadre constituent une forme d'esthétique involontaire. On dira que Rochelle Redfield en Johanna et Sébastien Roch en Christian s'en tirent mieux que les autres — certains spectateurs de l'époque l'ont remarqué — mais la barre n'est pas très haute. Patrick Puydebat, qui joue Nicolas, a lui-même confié n'avoir « aucun » point commun avec son personnage, décrit comme « très jaloux ». On le croit.
Revu en 2016, le résultat est à la fois moins anodin et plus problématique qu'on ne l'imagine. Moins anodin parce que la série constitue malgré tout un document sociologique assez saisissant sur une certaine idée de la jeunesse des années 90, fabriquée en studio pour être consommée après l'école par des millions de téléspectateurs : jusqu'à 52 % de parts de marché à son pic, certains épisodes touchant 90 % des filles et femmes de 4 à 24 ans. Plus problématique parce que cette innocence affichée couvrait en réalité une vision du monde conservatrice et un modèle de représentation où les femmes attendent et les hommes décident, le tout enveloppé dans une bonne humeur qui rend la chose moins facile à déconstruire. Ce n'est pas Friends, même si Azoulay aime à dire, non sans culot, que sa sitcom de campus aurait inspiré la série américaine.
L'intrigue tient en deux lignes, ce qui est déjà généreux. Hélène Girard, grande sœur de Justine aperçue dans Premiers baisers, entre à l'université de Paris-XIV en faculté de sociologie ; discipline dont elle ne fréquentera jamais une seule heure de cours en 280 épisodes. Elle partage une chambre avec Cathy et Johanna, trois garçons habitent en face, parmi lesquels le beau Nicolas, et c'est à peu près tout ce qu'il y a à comprendre. Le reste consiste en une succession infinie de quiproquos amoureux, de réconciliations à la cafète — qui s'appelle en réalité Alfredo's Café — et de répétitions dans un garage où le groupe de rock des garçons joue indéfiniment le même morceau. La série est un spin-off d'un spin-off : Hélène était un personnage secondaire de Premiers baisers, dont l'héroïne Justine était la nièce de Framboisier dans Salut les Musclés. Ce degré de récursivité dans la médiocrité force un certain respect.
Du point de vue scénaristique, le projet est déconcertant. Non pas parce qu'il serait mal écrit au sens classique du terme, mais parce qu'il ne cherche manifestement pas à l'être. Chaque épisode recycle les mêmes conflits de couple, les mêmes hésitations sentimentales, les mêmes malentendus résolus en vingt-six minutes chrono avant que la page soit tournée sans mémoire ni conséquence. Le Monde diplomatique avait diagnostiqué des « héros marchant à grands pas vers toutes les normalisations de l'âge adulte, mais avec une imagination lobotomisée » ; formule sévère, mais difficile à contredire. Télérama, de son côté, résumait l'affaire avec une concision cruelle : « Ici, même à vingt ans passés, on se contente de flirter. ». La vie estudiantine décrite par la série n'a aucun rapport avec la réalité : pas de cours, quasiment pas de révisions, une cafétéria qui tient lieu d'univers complet. Et Globe Hebdo n'avait pas manqué de le noter, comparant l'effet de la série à celui de Dallas sur l'image que les Albanais se faisaient de l'Occident. Ce n'était pas un compliment.
Ce qui est plus troublant, c'est la vision du monde que la série véhicule. Les personnages évoluent dans une bulle aseptisée où les rapports entre filles et garçons sont strictement réglementés : chambres séparées, flirts jamais consommés, rôles traditionnels reproduits avec une application qui dépasse la naïveté pour atteindre quelque chose de plus systématique. José, joué par Philippe Vasseur, ne pense qu'à séduire, les filles attendent d'être choisies, et Hélène trône au-dessus de tout ça comme une sainte laïque en mode bisounours permanent. Dans les 280 épisodes, les personnages n'évoluent pratiquement pas. Nicolas et Hélène se cherchent, se trouvent, se perdent, se retrouvent, sans que leur relation accumule jamais le moindre poids dramatique réel. À cet égard, la série ressemble moins à une fiction narrative qu'à une sorte de manège émotionnel en circuit fermé.
Il faut pourtant reconnaître que Azoulay, en réaction aux attaques répétées de la presse sur l'irréalisme de la série, a progressivement introduit des thématiques sociales qui tranchent singulièrement avec le reste : alcoolisme de Christian, approche d'une secte New Age, harcèlement sexuel, tentatives de suicide, séropositivité, homosexualité. Des sujets traités avec les moyens du bord… et parfois censurés : TF1 a refusé de diffuser les épisodes où Hélène est droguée au space-cake à son insu, au motif que l'arc narratif couvrait plusieurs épisodes et ne pouvait donc pas être « résolu » à la fin de chacun d'entre eux, contrairement aux normes de la case jeunesse. Les deux derniers épisodes, dans lesquels les garçons armés de battes de base-ball partent venger Taxi victime d'une tentative de viol, n'ont été diffusés qu'en août 2004, soit dix ans après la fin de la série. Ces parenthèses un peu plus sombres auraient pu constituer les fondations d'une série honnête. Elles restent des îlots dans un océan de gentillesse.
Côté réalisation, le mot « fonctionnel » serait presque trop généreux. La mise en scène n'existe pas vraiment : deux ou trois décors récurrents, une lumière plate, et ces rires préenregistrés qui ponctuent chaque réplique supposément drôle comme pour signaler au spectateur qu'il est en train de regarder de la comédie. La sociologue des médias Dominique Pasquier avait formulé ce paradoxe avec élégance : les comédiens d'Hélène « jouent le moins possible » : le style amateur y est travaillé comme d'autres travaillent le naturel. C'est d'ailleurs dans ce contexte de tournage à cadence forcée (quinze heures par jour, textes bossés le soir à la maison) que certaines complicités à l'écran s'expliquent autrement que par le talent : Azoulay avait demandé aux actrices de choisir elles-mêmes leurs partenaires masculins. Cathy Andrieu, qui incarnait Cathy, et David Proux ont ainsi formé un couple à la ville comme à l'écran. La bande-son, elle, accomplit un double travail : vendre la carrière discographique d'Hélène Rollès via AB Disques, et lancer Pour l'amour d'un garçon jusqu'à la quatrième place du Top 50. La promotion est circulaire, le modèle économique, parfaitement huilé.
Pour ce qui est du jeu des acteurs, difficile d'être enthousiaste. La plupart des comédiens débitent leurs répliques avec une précipitation qui trahit le tournage à la chaîne, les regards-caméra involontaires et les perches de son qui s'invitent parfois dans le cadre constituent une forme d'esthétique involontaire. On dira que Rochelle Redfield en Johanna et Sébastien Roch en Christian s'en tirent mieux que les autres — certains spectateurs de l'époque l'ont remarqué — mais la barre n'est pas très haute. Patrick Puydebat, qui joue Nicolas, a lui-même confié n'avoir « aucun » point commun avec son personnage, décrit comme « très jaloux ». On le croit.
Revu en 2016, le résultat est à la fois moins anodin et plus problématique qu'on ne l'imagine. Moins anodin parce que la série constitue malgré tout un document sociologique assez saisissant sur une certaine idée de la jeunesse des années 90, fabriquée en studio pour être consommée après l'école par des millions de téléspectateurs : jusqu'à 52 % de parts de marché à son pic, certains épisodes touchant 90 % des filles et femmes de 4 à 24 ans. Plus problématique parce que cette innocence affichée couvrait en réalité une vision du monde conservatrice et un modèle de représentation où les femmes attendent et les hommes décident, le tout enveloppé dans une bonne humeur qui rend la chose moins facile à déconstruire. Ce n'est pas Friends, même si Azoulay aime à dire, non sans culot, que sa sitcom de campus aurait inspiré la série américaine.
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