Happy tree friends
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Parfois, Internet engendre des choses que personne n'avait commandées, et Happy Tree Friends est peut-être l'exemple le plus parfait de cette loi non écrite. La websérie de Kenn Navarro, Rhode Montijo et Aubrey Ankrum — trois employés du studio d'animation en ligne Mondo Media — est née en 1999 d'une intuition aussi simple qu'absurde : prendre l'esthétique la plus angélique du dessin animé pour enfants et la noyer dans des hectolitres de sang. Le résultat est une série qui, en moins d'un quart de siècle, a accumulé un statut culte planétaire, s'est retrouvée projetée dans des festivals de cinéma, s'est fait interdire en Russie, et a traumatisé, selon les témoignages, à peu près autant d'enfants que de parents. Pas mal pour ce qui ressemble à première vue à un spin-off des Bisounours. Le concept, il faut le dire, tient sur une ligne : des petits animaux anthropomorphes mignons comme tout — un lapin en pantoufles roses nommé Cuddles, un tamia rose prénommé Giggles, un cerf bleu et idiot répondant au nom de Lumpy — s'adonnent à des activités du quotidien aussi banales qu'une ballade en forêt, une partie de luge ou un simple pique-nique, jusqu'à ce que tout parte inexorablement en vrille dans une explosion d'hémoglobine digne de la saga Destination Finale. Puis les personnages ressuscitent à l'épisode suivant, amnésiques et souriants, pour recommencer à mourir. L'épisode-pilote, "Spin Fun Knowin' Ya !", donne le ton en à peine deux minutes : une séance de tourniquet qui se finit en centrifugeuse charnelle. L'idée à l'origine de la série n'était pas moins absurde dans sa genèse : Montijo était auteur de livres pour enfants quand il a commencé à griffonner ces petits animaux pour s'amuser, avant que l'équipe Mondo ne se mette en tête de leur faire vivre les pires journées de leur existence. L'architecture narrative est d'une régularité métronomique : présentation de la situation innocente, indice visuel sur ce qui va mal tourner (un gros plan sur une scie, un fil électrique, une planche à clous), puis catastrophe. Ce télégramme scénaristique fonctionne parfaitement dans les premiers épisodes, où la prévisibilité elle-même devient comique — un peu comme South Park qui tuait Kenny à chaque semaine. Sauf que Trey Parker et Matt Stone avaient aussi tout le reste. Happy Tree Friends n'a que ça. Et quand une série repose intégralement sur un seul gag — aussi efficace soit-il — la question de l'usure se pose très vite. L'effet de surprise, fondement même de l'humour noir, s'érode rapidement dès lors qu'on sait exactement comment chaque histoire va finir. La série navigue entre éclairs de génie inventif et remplissage mécanique. Certains épisodes trouvent des variations remarquablement tordues sur la formule de base ; d'autres se contentent du service minimum gore avec la même énergie qu'un formulaire CERFA. Les personnages constituent l'essentiel du capital sympathie de la série, et ils sont à ce titre étonnamment bien fichés pour quelque chose qui se revendique de l'absence totale de psychologie. Flippy, l'ours militaire souffrant d'un PTSD déclenchant des crises de violence incontrôlable au moindre stimulus guerrier, est de loin le personnage le plus intéressant — il introduit une légère dose de subversion dans la mécanique habituelle, puisqu'il est à la fois victime et bourreau. Handy, le castor qui exerce le métier de bricoleur sans avoir de mains, est une blague qui s'étire sur plusieurs saisons avec un stoïcisme admirable. Splendid, le super-héros volant qui fait davantage de victimes qu'il n'en sauve, dit quelque chose d'assez drôle sur les archétypes du genre. Mais au-delà de ces traits d'humour one-shot, les personnages n'ont aucune évolution possible par définition : la série est fondée sur leur mort et leur résurrection perpétuelles, ce qui exclut structurellement tout développement narratif. On est davantage dans le principe du Tom et Jerry que dans celui d'une vraie série de personnages. Ce qui rend la série plus intéressante qu'elle n'en a l'air, c'est ce qu'elle dit en creux de la culture visuelle enfantine. Navarro l'a décrit lui-même comme une réaction aux dessins animés du samedi matin, ces productions aseptisées des années 1980 — Bisounours, Schtroumpfs, et compagnie — où rien ne laissait jamais de trace, où la violence était abstraite, où l'impunité était totale. Happy Tree Friends applique une logique de conséquences réalistes à des situations cartoon, comme si quelqu'un avait décidé que Wile E. Coyote méritait vraiment de se faire exploser. C'est aussi, et peut-être surtout, une satire du conformisme de la fiction enfantine, qui fait semblant de préparer les enfants à la vie tout en les tenant à l'écart de toute rugosité. La série a été présentée dans des festivals de cinéma — chose assez remarquable pour une production en Flash distribuée sur Internet — où elle a été reçue précisément comme ça : un commentaire satirique sur l'innocence fabriquée des médias pour enfants. Le revers de cette lecture, c'est qu'elle tend à surévaluer l'ambition d'une série dont les créateurs eux-mêmes reconnaissent que le moteur premier était de « trouver la situation la plus mignonne possible, puis de la faire partir le plus mal possible. » Techniquement, la série est enfant de son époque et de ses contraintes. Produite sous Macromedia Flash — l'outil démocratique par excellence de l'animation amateur des années 2000 — elle affiche des animations fluides pour le format, avec un style graphique en aplats de couleurs franches qui rappelle l'illustration jeunesse des années 1950, quelque part entre les Golden Books américains et le travail de Mary Blair pour Disney. Les personnages arborent tous un petit cœur en guise de nez, détail d'une mièvrerie absolument intentionnelle. La musique, légère et guillerette, joue à fond la carte du trompe-l'œil — quelques notes de xylophone avant le massacre, c'est toujours efficace. Point important pour ceux qui s'interrogent sur la question linguistique : Happy Tree Friends est une série entièrement muette du point de vue du langage. Les personnages n'émettent que des grognements, des gazouillis, des cris et des râles — aucun dialogue, aucun texte prononcé. La question de la VF ne se pose donc pas, ce qui en fait une série universellement accessible et, d'une certaine façon, universellement compréhensible sans effort de traduction. La série a généré 15 millions de vues mensuelles à ses débuts, à une époque antérieure à YouTube où il fallait aller chercher activement les vidéos sur des sites spécialisés — c'est une performance qui, replacée dans le contexte des connexions 56k de l'époque, est proprement renversante. Elle a inspiré une génération entière de créateurs d'animation indépendante sur Internet, posé les bases du genre "cute mais violent" qu'on retrouvera plus tard dans des projets très différents, et prouvé qu'une production entièrement conçue pour le web pouvait atteindre une audience mondiale sans passer par les canaux traditionnels. En cela, Happy Tree Friends est un objet culturel réellement important — d'autant plus que les écoles américaines l'ont interdit en croyant qu'il était destiné aux enfants, ce qui dit quelque chose d'assez touchant sur la puissance de l'habillage visuel. Reste que, malgré tout ça, la série souffre d'un plafond de verre inhérent à sa formule. On ne peut pas vraiment lui reprocher d'être ce qu'elle est, mais on peut noter que ce qu'elle est tient tout entier dans les dix premiers épisodes. Passé ce seuil, regarder Happy Tree Friends relève davantage du tic compulsif que du plaisir cinéphilique — on appuie sur "play" moins pour voir ce qui va se passer que pour constater que quelque chose va effectivement se passer. Ce n'est ni nul, ni génial. C'est le genre de série qu'on montre à quelqu'un pour voir sa réaction, et qui remplit ce contrat mieux que n'importe quelle autre. Ceux qui cherchent un humour noir plus construit et moins mécanique pourraient se tourner vers Invader ZIM ou, pour rester dans le registre Flash de la même époque, vers les premières saisons de Salad Fingers. Happy Tree Friends, lui, restera comme l'un des premiers grands coups de génie du web animé — et comme la preuve que même un gag unique peut faire le tour de la planète si on l'emballe avec suffisamment de tendresse assassine.
Ma note55%
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