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· Julien   Lepage

L'âge de glace
Chris Wedge et Carlos Saldanha
2002

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Illustration de critique : L'âge de glace
La saison 2009 semble propice aux fouilles archéologiques pop-culturelles : tandis que les studios Fox s'acharnent à déglacer la licence à coups de suites tonitruantes, je reviens au premier volet signé par Chris Wedge et, à la coréalisation, Carlos Saldanha. Autour de ce petit mammifère numérique se pressent un trio vocal savoureux en V.O. : Ray Romano, Denis Leary et John Leguizamo, que la VF francise sans honte avec Gérard Lanvin, Vincent Cassel et Élie Semoun, chacun imposant sa couleur. L'engouement populaire de l'époque n'avait rien d'évident : Blue Sky Studios en était à son premier long-métrage, et animait pourtant l'un des premiers films 3D de grande ampleur à miser sur le ray-tracing.

Vingt mille ans avant notre ère — ou ce qu'Hollywood en retient —, les paysages enneigés voient les créatures fuir le froid vers le sud. Mais Manny, mammouth bougon qui préfère aller à contre-courant, finit par embarquer malgré lui Sid, paresseux essoufflé en quête d'un protecteur, et un bébé humain recueilli des bras d'une mère agonisante. Leur mission : retrouver le père de l'enfant, parti vers le nord. Sur leurs talons, Diego, un tigre aux dents de sabre, feint l'alliance pour remplir la sale besogne commanditée par son chef. Au-dessus de tout ce petit monde, une créature obsessionnelle — le fameux Scrat — court après son gland, déclenchant cataclysmes et rires mécaniques, comme une ponctuation.

L'intrigue repose sur un canevas des plus familiers : quête itinérante, amitié forcée, méchant à rédemption programmée. On ne crie pas au génie scénaristique, mais il faut reconnaître que la ligne claire du récit fonctionne. Le film joue la carte de l'efficacité plutôt que de la surprise : l'alliance improbable, les épreuves en escale, la transformation morale, tout est annoncé. Certains passages se risquent à tendre vers l'émotion brute (des bribes de passé tragique pour Manny), mais l'écriture n'appuie jamais assez pour que l'on fronce réellement le sourcil. L'ensemble reste sage, presque scolaire.

Les personnages, eux, tiennent debout grâce à une dynamique suffisamment rodée. Manny avance, massif et résigné, comme un colosse à la tendresse rentrée ; c'est probablement le plus nuancé du trio. Sid a une fonction claire : injecter de l'énergie comique, quitte à en faire des caisses : un choix qui lui va bien, même si la répétition use. Quant à Diego, son cheminement moral, cousu de fil blanc, finit par convaincre grâce à quelques scènes honnêtes. Les humains restent des silhouettes, presque décoratives, et c'est tant mieux, puisque leur design est l'un des rares ratés esthétiques du film.

Derrière ce trio animal s'agitent des thèmes abordés avec une simplicité assumée : la famille choisie, la loyauté, la seconde chance. Rien de bouleversant, mais une limpidité qui parle à tous. L'univers glaciaire offre par ailleurs un décor où le film esquisse, sans jamais s'y attarder, la fragilité du vivant face aux bouleversements climatiques. Impossible de ne pas penser au documentaire La marche de l'empereur sorti peu après, qui fit de la banquise un espace émotionnel plutôt qu'un simple terrain de jeu. Ici, le propos se veut davantage familial, moins contemplatif, mais c'est une pierre parmi d'autres d'une époque friande de nature extrême.

Côté réalisation, le film affiche un soin appréciable. Les décors enneigés, sans réinventer la roue, créent une atmosphère fraîche, presque tactile, tandis que la mise en scène reste fluide et lisible. On sent encore l'hésitation d'un studio en phase de conquête (Blue Sky n'a pas encore la flamboyance visuelle qu'il atteindra plus tard), mais la copie est propre, parfois inspirée, en particulier lors des séquences muettes autour de Scrat, hommage discret aux cartoons burlesques. La musique de David Newman accompagne tout cela avec efficacité, sans rester gravée dans la mémoire comme les partitions d'un Randy Newman chez Pixar.

Du côté du jeu, la VF s'en sort étonnamment bien. Gérard Lanvin apporte à Manny une gravité bonhomme, tandis que Élie Semoun offre à Sid un débit bavard et nerveux, presqu'improvisé. Quant à Vincent Cassel, il compose un Diego tendu, un peu trop sérieux, mais cohérent. En VO, Ray Romano livre une performance sobre, presque flegmatique, à l'opposé de la verve de John Leguizamo, dont la diction inspirée des paresseux (il aurait testé quarante voix avant de trouver la bonne) donne un cachet singulier au personnage. Ce travail vocal, encore aujourd'hui, demeure la véritable force incarnée du film.

Au bout du voyage, je garde l'impression d'un film sympathique, dont la modestie finit par devenir sa qualité. On aimerait parfois plus d'audace narrative, plus d'émotion sincère, mais la route reste agréable, ponctuée de gags simples et d'une vraie douceur. En 2009, alors que les suites cherchent à gonfler l'univers jusqu'à l'absurde, revenir à ce premier épisode, presqu'artisanal, a quelque chose de rafraîchissant. Pour une virée glacée dans un cinéma familial sans prétention, mieux vaut revenir à ce modeste mammouth qu'à certaines comédies animées plus tapageuses.
Ma note61%
Vu le 6 Juillet 2009


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