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· Julien   Lepage

Les esquimaux ne construisent pas d'igloo, encyclopédie insolite et étrange des pays du monde
John Oldale
2013

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Illustration de critique : Les esquimaux ne construisent pas d'igloo, encyclopédie insolite et étrange des pays du monde
Membre de la Royal geographical society, docteur en sciences de formation, baroudeur revendiqué ayant parcouru plus de quatre-vingt-dix pays en trois décennies, John Oldale n'est pas exactement le profil type de l'auteur de livre de chevet. Et pourtant. Avec Les esquimaux ne construisent pas d'igloo, publié chez Arthaud en février 2013 dans une traduction de Denis-Armand Canal et André Roussel, le bonhomme livre un objet littéraire difficile à ranger dans une case : ce qui, pour un ouvrage consacré à classer le monde entier, ne manque pas de sel. L'édition originale anglaise, parue sous le titre A world of curiosities en 2011, avait déjà fait son petit effet outre-Manche et outre-Atlantique. Le titre français, il faut le reconnaître, est autrement plus accrocheur que l'original, et résume assez bien le programme : déconstruire les idées reçues, pays par pays, en empilant les anecdotes avec une gourmandise quasi compulsive. Oldale prétend d'ailleurs avoir été emprisonné pour espionnage au Panama, arrêté en Chine pour irruption dans un poste de police, et avoir contracté la malaria au Mexique, la dysenterie en Inde et la typhoïde au Bangladesh. Mythomane ou vrai chat à neuf vies, la question reste ouverte, mais elle participe du charme du personnage.

Le principe est simple et redoutablement efficace : un classement alphabétique de plus de cent soixante-dix pays, chacun ayant droit à sa fiche, parfois une page, parfois trois ou quatre pour les poids lourds — je dis « poids lourds », mais on y reviendra, parce que c'est justement là que le bât blesse un peu. Pour chaque contrée, Oldale empile les faits insolites, les données historiques improbables, les coutumes loufoques et les statistiques absurdes, le tout assaisonné d'un humour très britannique, entre flegme et provocation douce. On apprend ainsi que c'est à Buenos Aires qu'un crime a été résolu pour la première fois grâce à des empreintes digitales, en 1892. Qu'au Bhoutan, mourir à 81 ans est quasiment tabou parce que la tradition recense précisément 81 types de mauvaises actions. Que les hommes pygmées Aka, au Congo, bercent leurs enfants cinq fois plus que dans toute autre société humaine. Ou encore que la Suisse a « accidentellement » envahi le Luxembourg en 2007 avec deux cents soldats, et que personne au Luxembourg ne s'en est aperçu.

La lecture de ce pavé — le mot est un peu fort, mais la densité d'informations au centimètre carré est réellement impressionnante, avec ses quelque quinze mille références revendiquées — procure un plaisir indéniable, du même ordre que celui qu'on éprouve à feuilleter les Les miscellanées de Mr Schott de Ben Schott, dont Oldale est clairement l'héritier spirituel, ou à se perdre dans un Ripley's believe it or not! version XXIe siècle. On picore, on s'amuse, on hausse un sourcil, on ricane, on retient deux ou trois trucs pour briller en dîner ; le livre assume d'ailleurs frontalement sa vocation de compagnon de cabinet d'aisance, ce qui est une forme d'honnêteté intellectuelle assez rafraîchissante. Et de fait, le format s'y prête parfaitement : les entrées sont courtes, souvent piquantes, et la mise en page intègre des graphiques, des listes, des petites cartes, qui rendent le feuilletage agréable.

Seulement voilà. À mesure qu'on avance, quelques fissures apparaissent dans l'édifice. La première, et la plus visible en version française : la typographie est minuscule, presqu'agressive pour les notes et les encadrés. On finit par plisser les yeux comme devant un générique de fin accéléré, et c'est dommage parce que les marges fourmillent justement de petites pépites qu'on a tendance à zapper. La deuxième, plus structurelle : le traitement des pays est franchement inégal. La France, le Royaume-Uni, les États-Unis se voient offrir plusieurs pages bien nourries, tandis que des États insulaires du Pacifique — Kiribati, les Tonga, la Micronésie — sont regroupés à la hâte sur une demi-page, comme si Oldale avait consulté sa montre en arrivant à la lettre K. On sent le tropisme anglo-saxon à plein nez, d'autant que le bonhomme a la fâcheuse habitude de ramener pas mal de sujets à la Grande-Bretagne, quelle que soit la contrée abordée. Le Danemark ? Parlons d'Hamlet. La Guinée ? L'occasion de rappeler l'histoire de la monnaie britannique. C'est un réflexe très insulaire, assez typique d'une certaine tradition encyclopédique d'outre-Manche, mais qui finit par lasser quand on aurait aimé que chaque pays parle vraiment de lui-même. Et puis il faut bien admettre que la démarche intellectuelle reste celle d'un amateur éclairé plutôt que d'un chercheur rigoureux : Oldale ne s'en cache pas, et certains faits sentent la compilation Wikipédia enrichie d'expérience personnelle plus que l'enquête de terrain approfondie. Pour un livre qui ambitionne de démonter les idées reçues, c'est un paradoxe un peu gênant.

Malgré ces réserves, Les esquimaux ne construisent pas d'igloo reste un objet attachant, sincèrement divertissant, et souvent plus instructif qu'il n'y paraît.
Ma note74%
Lu le 22 Juin 2013


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