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· Julien   Lepage

Innocent
Oriol Paulo
2021

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Illustration de critique : Innocent
Netflix et les romans d'Harlan Coben, c'est une histoire d'amour qui dure depuis quelques années maintenant — et comme dans toute relation qui s'étire, il y a des hauts, des bas, et une certaine routine qui commence à pointer le bout de son nez. Innocent, mis en scène par Oriol Paulo en 2021, est la troisième adaptation espagnole de cet auteur américain spécialiste du thriller à retournements, après Dans les bois et Ne t'éloigne pas. C'est aussi la première incursion de Paulo dans la série télévisée, lui qui s'était jusqu'alors illustré au cinéma avec des thrillers ibériques bien ficelés comme Le Corps ou Durant l'orage. Le casting réunit Mario Casas en tête d'affiche, entouré d'Aura Garrido, Jose Coronado, Alexandra Jiménez ou encore Martina Gusmán — du beau monde, donc. Huit épisodes, une intrigue fermée, pas de saison 2 à l'horizon. Le cahier des charges du bon divertissement de plateau semble rempli d'avance. L'histoire suit Mateo, un homme qui a tué accidentellement quelqu'un lors d'une bagarre, purgé sa peine, et reconstruit sa vie avec une nouvelle femme, Olivia. Sauf qu'un coup de téléphone mystérieux vient tout faire basculer : sa femme disparaît, une enquêtrice commence à le soupçonner, et le passé — celui d'Olivia, celui de Mateo, celui de tout le monde — remonte à la surface comme une noyée. Gravitent autour de ce nœud central plusieurs arcs narratifs : un réseau de prostitution, des femmes immigrées exploitées, un grand méchant aux dents longues, des flics plus ou moins corrompus. Le tout se déroule sur fond de Barcelone contemporaine, puisque Paulo a eu l'intelligence — ou la prudence — de ne pas se contenter de calquer le roman américain de Coben, publié en 2005, mais de le replanter dans l'Espagne d'aujourd'hui en y greffant une dimension sociale qui lui appartient pleinement. Le dispositif narratif est l'atout le plus immédiatement visible de la série : chaque épisode est centré sur un personnage différent, qui se raconte à lui-même en voix off, dans une sorte de monologue intérieur qui fait office de confession et de mise en perspective. C'est une idée astucieuse, empruntée à l'adaptation plus qu'au roman lui-même, et elle fonctionne bien — au moins dans les premiers épisodes. Elle permet de creuser chaque personnage au-delà de sa simple fonction dans l'intrigue, de lui donner une épaisseur psychologique qui, sans être shakespearienne, dépasse le niveau habituel du thriller Netflix. Le problème, c'est que cette galerie de portraits oblige à avaler beaucoup d'informations sur les trois ou quatre premiers épisodes. On nage un peu, on assemble des pièces sans trop voir où elles vont, on prend des notes mentalement. Ce n'est pas rédhibitoire, mais ça demande une certaine patience et une attention soutenue — surtout pour ceux qui regardent en VF, où les décalages de ton peuvent parfois désynchroniser légèrement l'émotion du jeu et la langue. Coben, c'est un peu le roi du puzzle : chaque pièce semble absurde ou incongrue au moment où elle apparaît, et puis tout s'emboîte à la fin avec une satisfaction mécanique presque physique. Paulo respecte scrupuleusement cette logique — peut-être même trop. Les rebondissements s'enchaînent à un rythme soutenu, ce qui maintient le spectateur en haleine, mais finit aussi par générer un effet d'habituation : à force d'anticiper que "ça va se retourner", on finit par l'anticiper effectivement, et les twists perdent une partie de leur impact. C'est le paradoxe inhérent au genre : plus une mécanique narrative est huilée, plus elle se révèle prévisible pour quiconque a un minimum d'expérience du thriller. Quelques invraisemblances et raccourcis scénaristiques viennent s'ajouter à cette sensation d'artificiel — pas en quantité catastrophique pour une intrigue d'une telle complexité, mais suffisamment pour que le contrat de crédibilité se fissure par endroits. Là où la série gagne véritablement ses galons, c'est dans son traitement des personnages féminins. Aucun des protagonistes n'est franchement héroïque ni franchement infâme — tous portent leur part d'innocence et leur part de faute, comme le titre le suggère avec une candeur un peu appuyée. Mais ce sont les femmes qui tirent le meilleur de cette ambiguïté : Olivia, mystérieuse et fragile à la fois, habite vraiment l'écran ; les personnages de femmes immigrées victimes des réseaux de prostitution sont traités avec une dignité et une vérité qui tranchent avec le simple rôle de victimes décoratives qu'on leur réserve souvent dans le genre. Paulo pose là un regard franchement lucide sur une réalité sociale espagnole — et pas seulement espagnole — particulièrement sombre. Ce sujet, justement, mérite qu'on s'y arrête. En 2021, les révélations sur des affaires d'exploitation et d'abus dans les milieux du pouvoir continuent de se multiplier, du cinéma à la politique, et la série résonne avec cette actualité sans jamais chercher à faire du militantisme affiché. Elle montre simplement ce que l'impunité produit : un maquereau qui règne sans crainte, un fonctionnaire qui assouvit ses pulsions sous couvert d'anonymat. C'est banal, c'est réel, et c'est dérangeant — ce qui n'est pas rien pour un thriller de divertissement grand public. Sur la forme, Oriol Paulo livre un travail propre et efficace. La photographie est soignée sans être ostentatoire, la direction artistique assume le registre du polar urbain contemporain sans sur-stylisation. La bande-son accompagne sans s'imposer — on est loin de l'identité sonore forte d'une La Casa de Papel, mais c'est cohérent avec le ton plus réaliste que cherche à adopter la série. Le rythme est bien maîtrisé dans l'ensemble, et Paulo évite l'écueil du thriller qui s'emballe dans ses propres complications en perdant de vue l'humain. La mise en scène télévisuelle trahit quand même une certaine retenue par rapport à ses films : on sent un réalisateur qui s'adapte au format sans encore le posséder complètement. Mario Casas, dont la carrière a connu une belle trajectoire depuis ses débuts dans des teen-dramas espagnols, est ici dans son registre de prédilection : le type bien coincé dans un engrenage qui le dépasse, entre intégrité et désespoir. Il est crédible, solide, sans être transcendant. La vraie révélation côté jeu, c'est Aura Garrido, qui joue sur plusieurs registres au fil des épisodes avec une aisance remarquable — mystérieuse puis touchante, opaque puis bouleversante. Jose Coronado, habitué aux collaborations avec Paulo, incarne le grand méchant avec une sobriété menaçante qui fait mouche. Et Alexandra Jiménez campe une enquêtrice tenace et bien caractérisée, sans tomber dans le cliché de la fliquette obstinée à grand renfort de tiques actorales. Martina Gusmán et Juana Acosta apportent une profondeur authentique dans leurs rôles de femmes abîmées — portraits justes, jamais larmoyants. Au bout du compte, Innocent est une série qui fait son travail — ni plus, ni moins. Elle divertit honnêtement, emballe le spectateur sur ses 8 épisodes, offre quelques moments de vrai malaise et quelques personnages qui méritent mieux que le cadre dans lequel ils évoluent. Mais elle reste prisonnière de la mécanique cobénienne — ce ballet de coïncidences savamment orchestrées qui, passé un certain âge de spectateur, finit par lasser plus qu'il n'émerveille. Elle illustre bien la limite de cet exercice d'adaptation en série : transposer un roman à twist, c'est forcément en démonter le ressort principal, puisque le spectateur d'aujourd'hui a été conditionné à anticiper le retournement. Parmi les adaptations Coben de Netflix, elle se distingue tout de même par la qualité de son arrière-plan social et de son casting féminin. Ceux qui ont apprécié Dans les bois ou la série britannique Safe y trouveront leur compte. Les autres regarderont leur montre à partir du cinquième épisode.
Ma note56%
Vu le 6 Mai 2023


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