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· Julien   Lepage

Inside man : l'homme de l'intérieur
Spike Lee
2006

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Illustration de critique : Inside man : l'homme de l'intérieur
Quatrième collaboration entre Spike Lee et Denzel Washington, Inside man s'annonce comme un film de casse sophistiqué, teinté de politique, d'ironie urbaine et de tension dramatique. Ajoutez Clive Owen en braqueur mystérieux, Jodie Foster en négociatrice de l'ombre au brushing inoxydable, Christopher Plummer en banquier gâteux au passé douteux et Willem Dafoe qui rôde avec sa mâchoire nerveuse. On se dit que ça va briller. C'est bien emballé, c'est new-yorkais jusqu'à l'os, et le décor est planté avec panache dans une vraie banque de Wall Street. Et puis, Spike Lee derrière la caméra, c'est rarement banal. Bref, sur le papier, tout était là.

Le pitch, lui, est plutôt efficace : un groupe de braqueurs déguisés en peintres en bâtiment prend le contrôle d'une grande banque de Manhattan. Otages habillés comme les assaillants, confusion maximale, négociateurs dépassés, et une mystérieuse manipulatrice qui débarque pour s'assurer que le contenu d'un certain coffre 392 reste bien à l'abri. Le casse cache un secret : on n'est pas là pour l'argent, mais pour faire chanter un vieux capitaliste planqué derrière ses trophées de guerre. Le film épouse alors les codes du thriller cérébral, jongle avec les lignes temporelles, et construit un puzzle en trompe-l'œil.

Malheureusement, derrière cette façade soignée, le scénario de Russell Gewirtz — son tout premier — souffre d'un excès de malice. À force de vouloir tout tordre, le récit s'emmêle dans ses propres fils. On devine trop vite qu'il y a anguille sous roche, et pourtant, on s'ennuie un peu en attendant qu'elle surgisse. L'idée du « crime sans crime » est séduisante, mais l'exécution reste paresseuse. Les rebondissements arrivent trop tard, et certains éléments — comme le twist final — sont moins brillants qu'on veut bien le croire. On sent que Lee veut s'amuser avec les conventions du film de braquage à la Un après-midi de chien, mais il n'en retrouve ni la fièvre, ni la charge émotionnelle.

Quant aux personnages, ils sont plus archétypaux que véritablement habités. Dalton Russell est censé être ce cerveau hors norme, mais son flegme confine au somnifère. Keith Frazier, le flic en quête de rédemption, aurait pu avoir l'épaisseur d'un anti-héros fatigué à la L.A. Confidential, mais reste à la surface. Madeleine White est vaguement intrigante, mais surtout très décorative, malgré sa prétendue omnipotence. On ne s'attache à personne, pas même aux otages, pourtant omniprésents. Il manque quelque chose de viscéral, une tension organique.

Les thèmes abordés — le pouvoir, la culpabilité historique, la corruption institutionnelle — sont survolés plus que creusés. On sent que le film veut dire quelque chose de sérieux, sur les compromissions morales, les cicatrices de l'Histoire, les magouilles de l'élite. Mais tout cela reste théorique. La charge politique est édulcorée, presque timide, comme si Lee s'auto-censurait dans un cadre hollywoodien trop balisé pour lui. Ce qui aurait pu être grinçant devient propret. Même le passé de Case, pourtant d'une noirceur historique glaçante, est expédié avec un petit mot griffonné et une bague symbolique. On reste sur sa faim.

Techniquement, le film est indéniablement solide. La réalisation est fluide, bien rythmée, et la lumière de Matthew Libatique donne à New York un aspect à la fois froid et élégant. Certaines séquences sont même joliment composées — les interrogatoires, notamment, bénéficient d'un montage malin et d'un découpage astucieux. Mais là encore, rien qui ne transcende le matériau d'origine. La bande-son signée Terence Blanchard apporte une touche jazzy un peu datée, plaisante mais pas mémorable. Et le gimmick musical bollywoodien du générique (la chanson Chaiyya Chaiyya) semble tomber d'un autre film.

Côté interprétation, Denzel Washington fait du Denzel Washington. Il est toujours charismatique, bien sûr, mais semble en pilote automatique, loin de l'intensité qu'il avait offerte dans Training day ou Malcolm X. Clive Owen, contraint de jouer masqué une grande partie du film, livre une performance minimaliste, à défaut d'être magnétique. Jodie Foster, quant à elle, semble égarée dans un rôle trop flou pour qu'on y croie vraiment. Elle surjoue l'arrogance, sans réussir à lui donner une vraie consistance. Seul Chiwetel Ejiofor tire un peu son épingle du jeu avec un naturel bienvenu, même si son personnage reste secondaire. Willem Dafoe, lui, fait tapisserie.

Au fond, Inside man est un film qui donne l'impression d'être plus malin qu'il ne l'est. Il aligne les effets de style et les fausses pistes, mais oublie de construire une tension dramatique qui tienne sur la longueur. Ce n'est pas un ratage complet, mais c'est un film qui frôle constamment le « pas mal » sans jamais vraiment l'atteindre. Un casse qui manque de nerf, un film d'énigme sans vertige, un thriller poli, mais sans souffle. Pour une soirée popcorn sans grandes attentes, pourquoi pas. Mais si vous cherchez un braquage de haut vol, passez votre chemin et retournez voir Heat, Inside job ou Un après-midi de chien. Ils ont ce que celui-ci n'a pas : un vrai feu intérieur.
Ma note47%
Vu le 16 Janvier 2010


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