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· Julien   Lepage

Intrusion
Rand Ravich
1999

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Illustration de critique : Intrusion
Dix ans après sa sortie, il est tentant de revisiter ce thriller de science-fiction qui réunissait Johnny Depp et Charlize Theron, deux acteurs alors en pleine ascension hollywoodienne. Rand Ravich, scénariste passé pour la première fois derrière la caméra, avait réussi à attirer ces deux têtes d'affiche grâce à un concept intrigant : et si l'ennemi extraterrestre se cachait dans l'intimité même du foyer conjugal ? New Line Cinema avait d'ailleurs acquis le scénario après une guerre d'enchères entre plusieurs studios, signe que le projet suscitait de réels espoirs dans l'industrie.

L'histoire nous plonge dans le quotidien apparemment idyllique de Spencer Armacost, astronaute de la NASA incarné par Depp, et de sa femme Jillian, institutrice jouée par Theron. Leur bonheur conjugal est troublé lorsque, durant une mission spatiale de routine, Spencer et son collègue Alex Streck perdent le contact avec la Terre pendant deux mystérieuses minutes. À leur retour, Spencer semble changé, distant, et Jillian commence à nourrir des soupçons qui virent progressivement à la paranoïa, d'autant plus qu'elle découvre être enceinte de jumeaux. Le film joue donc sur l'angoisse de l'intime corrompu, du familier devenu étranger.

Le scénario de Ravich pioche allègrement dans les classiques du genre, empruntant sa structure narrative à Rosemary's baby de Roman Polanski : la ressemblance est si flagrante que Theron arbore même une coupe de cheveux similaire à celle de Mia Farrow. L'idée de base n'est pas dénuée d'intérêt : transposer l'angoisse de la maternité monstrueuse dans un contexte de possession extraterrestre. Malheureusement, là où Polanski construisait minutieusement une atmosphère de doute et de claustrophobie urbaine, Ravich accumule les clichés du thriller paranormal sans jamais parvenir à créer une véritable tension. Les deux minutes fatidiques dans l'espace restent un MacGuffin sous-exploité, et le script peine à développer ses propres idées au-delà du pitch initial. On se retrouve avec une succession de scènes prévisibles où l'héroïne court d'un témoin gênant à l'autre (tous voués à disparaître mystérieusement) sans que le mystère ne s'épaississe vraiment.

Les personnages souffrent d'un manque cruel de profondeur psychologique. Jillian oscille entre l'archétype de l'épouse aimante et celui de la femme hystérique sans qu'on comprenne vraiment ses motivations profondes. Sa transformation de professeure équilibrée en femme paranoïaque manque de subtilité et de progression logique. Spencer, quant à lui, passe du mari attentionné au monstre froid sans que cette métamorphose ne soit explorée autrement que par quelques regards menaçants et des répliques cryptiques. Le personnage de Nan, la sœur de Jillian interprétée par Clea DuVall, n'existe que pour apporter un soutien émotionnel intermittent et fournir une victime supplémentaire au troisième acte. Cette caractérisation superficielle empêche toute identification réelle du spectateur aux enjeux dramatiques.

Sur le plan thématique, le film effleure des sujets potentiellement riches sans jamais les approfondir. La peur de l'altérité au sein du couple, l'angoisse de la maternité face à l'inconnu, la solitude de celui qui voit ce que les autres refusent de voir ; autant de pistes qui auraient pu donner de la substance à ce récit. Le parallèle entre la conquête spatiale et l'invasion du corps féminin aurait également mérité un traitement plus sophistiqué. Au lieu de cela, le film se contente de recycler les poncifs du genre : la mallette au code 666 (subtilité, quand tu nous tiens), les morts suspectes qui s'accumulent, la conspiration gouvernementale étouffée. C'est d'autant plus frustrant que le contexte de la fin des années 90, avec ses angoisses millénaristes et sa fascination renouvelée pour l'espace, offrait un terreau fertile pour une réflexion plus ambitieuse.

La réalisation de Ravich trahit son inexpérience derrière la caméra. Si le directeur de la photographie Allen Daviau, collaborateur régulier de Spielberg, livre quelques plans élégants, l'ensemble manque singulièrement de personnalité visuelle. Les scènes censées être angoissantes sont filmées avec une lourdeur qui tue tout suspense, multipliant les gros plans sur les visages inquiets sans construire de véritable grammaire de la peur. La partition de George S. Clinton souligne chaque moment dramatique avec une insistance qui confine au comique involontaire. Les quelques effets spéciaux du climax, notamment la représentation de l'entité extraterrestre, sont d'une pauvreté affligeante même pour l'époque ! On est loin des standards établis par Matrix sorti la même année. Il est révélateur que Ravich n'ait plus jamais réalisé de film après cet échec, se repliant sur la télévision où il a trouvé un format plus adapté à ses capacités.

C'est dans les performances des acteurs que le film révèle le plus cruellement ses faiblesses. Depp, pourtant en pleine période créative après Las Vegas parano et Sleepy Hollow, semble perdu dans un rôle qui ne lui offre aucune prise. Son jeu oscille entre une raideur militaire peu convaincante et une froideur reptilienne trop appuyée, sans jamais trouver la juste mesure. On sent l'acteur mal à l'aise dans ce registre qui ne correspond pas à son naturel excentrique ; choix de casting d'autant plus étrange que le rôle réclamait justement un comédien capable d'incarner la normalité américaine avant sa corruption. Charlize Theron, future oscarisée pour Monster, fait ce qu'elle peut avec un personnage unidimensionnel, mais ses crises d'angoisse sonnent faux et sa fragilité paraît forcée. Le fait qu'elle semble terrifiée par les enfants dans les scènes où elle enseigne n'aide pas à croire en son désir de maternité. Nick Cassavetes, fils de John Cassavetes qui jouait justement dans Rosemary's baby, apporte une touche de folie bienvenue dans son rôle d'astronaute traumatisé, mais disparaît trop vite de l'intrigue.

L'échec commercial du film (à peine 19 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget estimé entre 33 et 75 millions selon les sources) sanctionne logiquement cette accumulation de maladresses. New Line Cinema n'a même pas pris la peine de le présenter aux critiques avant sa sortie, signe qu'ils savaient tenir un navet. Paradoxalement, Intrusion aurait pu être un film culte s'il avait assumé son côté série B au lieu de viser une respectabilité qu'il n'atteint jamais. Coincé entre les ambitions artistiques de son réalisateur novice et les exigences commerciales du studio, le film reste une curiosité frustrante dans les filmographies de ses acteurs principaux.
Ma note40%
Vu le 28 Septembre 2009


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