The invitation
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Parfois, le hasard du zapping numérique vous amène dans des endroits dont vous ne soupçonnez même pas l'existence. C'est ainsi qu'on peut tomber sur The invitation, thriller psychologique américain sorti en 2015 sous la direction de Karyn Kusama, une réalisatrice à la filmographie aussi accidentée que celle de ses personnages. On se souvient peut-être d'elle pour Girlfight, son coup d'essai musclé qui avait révélé Michelle Rodriguez au Festival de Sundance en 2000. Puis était venu Æon flux, blockbuster futuriste avec Charlize Theron qui avait enterré sa crédibilité sous des tonnes de combinaisons en latex. Ensuite Jennifer's body, comédie horrifique survitaminée à base de Megan Fox dévorant ses camarades de lycée, un film de genre sans prétention excessive qui avait au moins le mérite de ne pas se prendre au sérieux. Avec The invitation, Kusama prend le parti inverse : elle se prend très, très au sérieux. Ce qui peut faire peur, dans un sens différent de celui escompté.
L'histoire part d'une situation déjà glauque sur le papier. Will, un type qui tente tant bien que mal de se reconstruire après le décès de son fils, reçoit une invitation de son ex-femme Eden, avec laquelle il a rompu sous le coup du deuil, pour un dîner dans leur ancienne maison. Eden, désormais avec un nouveau mari prénommé David, semble rayonner d'un bonheur un peu trop lisse pour être honnête. La réunion rassemble tous leurs amis communs perdus de vue depuis la tragédie, pour une soirée normale qui va, disons, dériver. Eden et David ont entre-temps rejoint un groupe qui ressemble furieusement à une secte — l'organisation s'appelle, justement, « The invitation » —, une thérapie du deuil et du lâcher-prise importée du Mexique, dont ils souhaitent partager les bienfaits avec leurs invités. Will, lui, flaire l'entourloupe depuis la première seconde. Et nous avec lui.
Le problème, c'est que nous flairons ensemble pendant extrêmement longtemps. Une heure et vingt minutes, pour être précis, sur un film qui en dure cent. Ce n'est pas tant le concept du huis clos qui pèse — Kusama a d'ailleurs confié s'être inspirée de Festen, le film danois de Vinterberg, et du dévoilement progressif propre à Laisse-moi entrer — que l'exécution elle-même, qui prend le temps de l'ennui pour du suspense. On assiste à des conversations de dîner entre gens bien élevés qui font semblant que tout va bien, entrecoupées de regards en biais de Will qui suspecte tout le monde et de flashbacks douloureux à son fils disparu. Le scénario, signé Phil Hay et Matt Manfredi, joue correctement sur les fausses pistes, instille le doute : est-ce Will qui est parano, ou y a-t-il vraiment quelque chose de pourri dans cette villa des collines de Los Angeles ? L'idée est bonne. La mise en œuvre, moins.
Au bout d'un moment, les personnages secondaires se fondent dans un magma d'invités dont on peine à retenir le prénom, encore moins à s'y attacher. Il y a bien la vidéo de présentation du groupe sectaire — un moment effectivement dérangeant, probablement le seul qui fonctionne pleinement à l'écran avant le dernier acte —, mais entre ça et la fusillade finale, on se demande ce qu'on fait là. La galerie de personnages manque de relief : Eden est si ostensiblement bizarre qu'elle tuerait le mystère avant l'entrée, les amis communs n'existent que pour meubler et mourir, et Will lui-même peine à exister au-delà de son trauma. Le développement émotionnel qui était censé donner de la chair à cette histoire de deuil et de paranoïa reste à l'état de promesse non tenue.
À ce titre, il y a une curiosité anecdotique : le film devait initialement être tourné avec Luke Wilson, Zachary Quinto, Topher Grace et Johnny Galecki dans les rôles principaux. Un casting qui aurait sans doute donné quelque chose de radicalement différent. Le projet a finalement abouti avec Logan Marshall-Green — que les amateurs du navrant Warcraft reconnaîtront vaguement de loin — et Michiel Huisman, alias Daario Naharis dans Game of thrones, ici promu en mari souriant et suspect à souhait. Ces thèmes gravitent autour du deuil, de la culpabilité survivante et de la fascination pour les mouvements de développement personnel qui promettent la paix de l'âme à ceux qui n'en peuvent plus de souffrir. C'est potentiellement riche. C'est traité en surface.
Du côté de la mise en scène, Kusama n'est pas sans talent. Elle utilise intelligemment la profondeur de champ pour suggérer une présence en arrière-plan, glisse des arrière-salles dans le cadre, joue des sons sourds et des silences pour maintenir une tension diffuse. La photographie de Bobby Shore est soignée, la bande-son de Theodore Shapiro fait ce qu'elle peut pour maintenir les nerfs en éveil. Par petites touches, le film convoque l'atmosphère d'un dîner d'Agatha Christie qui aurait mal tourné. Et puis, pour créer des interactions les plus naturelles possible, Kusama laissait ses acteurs sur le plateau entre les prises, histoire de renforcer la cohésion du groupe et de rendre leurs échanges aussi organiques que possible. Louable intention. Résultat mitigé.
Parce que, justement, si la direction d'acteurs a visiblement été soignée dans sa méthode, les performances à l'écran ne convainquent pas toutes. Marshall-Green porte le film avec une certaine conviction dans ses tourments, mais l'écriture de Will le condamne à rejouer indéfiniment la même note — la méfiance — ce qui finit par épuiser la patience du spectateur bien avant que le film ne daigne passer à la vitesse supérieure. Tammy Blanchard, vue dans Blue Jasmine, joue Eden avec un sourire aussi figé qu'un personnage de roman de Stephen King, ce qui rend son mystère apparent immédiatement lisible. La révélation de la soirée, si tant est qu'il y en ait une, reste John Carroll Lynch — le suspect numéro un du tueur du Zodiaque dans le Zodiac de David Fincher — qui parvient en quelques minutes à incarner une menace sourde et convaincante, sans en faire des tonnes. Les doubleurs VF s'acquittent de leur tâche sans honte, mais dans un film aussi reposant sur les silences et les regards, le doublage aplatit inévitablement quelques nuances.
Au final, The invitation illustre un syndrome assez courant dans le cinéma de genre indépendant américain des années 2010 : la bonne idée qui s'étire bien trop longtemps avant de se décider à exister vraiment. Les dix-huit dernières minutes — et particulièrement le tout dernier plan, à peu près réussi, qui ouvre brusquement la perspective sur quelque chose de plus grand et de plus glaçant — arrivent comme une sorte de récompense pour ceux qui ont eu la patience d'attendre. Une récompense bien maigre pour une si longue attente. Si l'angoisse lente et bien construite d'un huis clos vous attire, il vaut mieux aller voir du côté de Funny games, de Coherence ou même du susmentionné Festen, qui font en moins de temps et avec plus d'intensité ce que The invitation effleure avec une mollesse pénible. Un film de série B courageux dans ses ambitions, laborieux dans son exécution, dont on ressort surtout soulagé que ce soit fini.
L'histoire part d'une situation déjà glauque sur le papier. Will, un type qui tente tant bien que mal de se reconstruire après le décès de son fils, reçoit une invitation de son ex-femme Eden, avec laquelle il a rompu sous le coup du deuil, pour un dîner dans leur ancienne maison. Eden, désormais avec un nouveau mari prénommé David, semble rayonner d'un bonheur un peu trop lisse pour être honnête. La réunion rassemble tous leurs amis communs perdus de vue depuis la tragédie, pour une soirée normale qui va, disons, dériver. Eden et David ont entre-temps rejoint un groupe qui ressemble furieusement à une secte — l'organisation s'appelle, justement, « The invitation » —, une thérapie du deuil et du lâcher-prise importée du Mexique, dont ils souhaitent partager les bienfaits avec leurs invités. Will, lui, flaire l'entourloupe depuis la première seconde. Et nous avec lui.
Le problème, c'est que nous flairons ensemble pendant extrêmement longtemps. Une heure et vingt minutes, pour être précis, sur un film qui en dure cent. Ce n'est pas tant le concept du huis clos qui pèse — Kusama a d'ailleurs confié s'être inspirée de Festen, le film danois de Vinterberg, et du dévoilement progressif propre à Laisse-moi entrer — que l'exécution elle-même, qui prend le temps de l'ennui pour du suspense. On assiste à des conversations de dîner entre gens bien élevés qui font semblant que tout va bien, entrecoupées de regards en biais de Will qui suspecte tout le monde et de flashbacks douloureux à son fils disparu. Le scénario, signé Phil Hay et Matt Manfredi, joue correctement sur les fausses pistes, instille le doute : est-ce Will qui est parano, ou y a-t-il vraiment quelque chose de pourri dans cette villa des collines de Los Angeles ? L'idée est bonne. La mise en œuvre, moins.
Au bout d'un moment, les personnages secondaires se fondent dans un magma d'invités dont on peine à retenir le prénom, encore moins à s'y attacher. Il y a bien la vidéo de présentation du groupe sectaire — un moment effectivement dérangeant, probablement le seul qui fonctionne pleinement à l'écran avant le dernier acte —, mais entre ça et la fusillade finale, on se demande ce qu'on fait là. La galerie de personnages manque de relief : Eden est si ostensiblement bizarre qu'elle tuerait le mystère avant l'entrée, les amis communs n'existent que pour meubler et mourir, et Will lui-même peine à exister au-delà de son trauma. Le développement émotionnel qui était censé donner de la chair à cette histoire de deuil et de paranoïa reste à l'état de promesse non tenue.
À ce titre, il y a une curiosité anecdotique : le film devait initialement être tourné avec Luke Wilson, Zachary Quinto, Topher Grace et Johnny Galecki dans les rôles principaux. Un casting qui aurait sans doute donné quelque chose de radicalement différent. Le projet a finalement abouti avec Logan Marshall-Green — que les amateurs du navrant Warcraft reconnaîtront vaguement de loin — et Michiel Huisman, alias Daario Naharis dans Game of thrones, ici promu en mari souriant et suspect à souhait. Ces thèmes gravitent autour du deuil, de la culpabilité survivante et de la fascination pour les mouvements de développement personnel qui promettent la paix de l'âme à ceux qui n'en peuvent plus de souffrir. C'est potentiellement riche. C'est traité en surface.
Du côté de la mise en scène, Kusama n'est pas sans talent. Elle utilise intelligemment la profondeur de champ pour suggérer une présence en arrière-plan, glisse des arrière-salles dans le cadre, joue des sons sourds et des silences pour maintenir une tension diffuse. La photographie de Bobby Shore est soignée, la bande-son de Theodore Shapiro fait ce qu'elle peut pour maintenir les nerfs en éveil. Par petites touches, le film convoque l'atmosphère d'un dîner d'Agatha Christie qui aurait mal tourné. Et puis, pour créer des interactions les plus naturelles possible, Kusama laissait ses acteurs sur le plateau entre les prises, histoire de renforcer la cohésion du groupe et de rendre leurs échanges aussi organiques que possible. Louable intention. Résultat mitigé.
Parce que, justement, si la direction d'acteurs a visiblement été soignée dans sa méthode, les performances à l'écran ne convainquent pas toutes. Marshall-Green porte le film avec une certaine conviction dans ses tourments, mais l'écriture de Will le condamne à rejouer indéfiniment la même note — la méfiance — ce qui finit par épuiser la patience du spectateur bien avant que le film ne daigne passer à la vitesse supérieure. Tammy Blanchard, vue dans Blue Jasmine, joue Eden avec un sourire aussi figé qu'un personnage de roman de Stephen King, ce qui rend son mystère apparent immédiatement lisible. La révélation de la soirée, si tant est qu'il y en ait une, reste John Carroll Lynch — le suspect numéro un du tueur du Zodiaque dans le Zodiac de David Fincher — qui parvient en quelques minutes à incarner une menace sourde et convaincante, sans en faire des tonnes. Les doubleurs VF s'acquittent de leur tâche sans honte, mais dans un film aussi reposant sur les silences et les regards, le doublage aplatit inévitablement quelques nuances.
Au final, The invitation illustre un syndrome assez courant dans le cinéma de genre indépendant américain des années 2010 : la bonne idée qui s'étire bien trop longtemps avant de se décider à exister vraiment. Les dix-huit dernières minutes — et particulièrement le tout dernier plan, à peu près réussi, qui ouvre brusquement la perspective sur quelque chose de plus grand et de plus glaçant — arrivent comme une sorte de récompense pour ceux qui ont eu la patience d'attendre. Une récompense bien maigre pour une si longue attente. Si l'angoisse lente et bien construite d'un huis clos vous attire, il vaut mieux aller voir du côté de Funny games, de Coherence ou même du susmentionné Festen, qui font en moins de temps et avec plus d'intensité ce que The invitation effleure avec une mollesse pénible. Un film de série B courageux dans ses ambitions, laborieux dans son exécution, dont on ressort surtout soulagé que ce soit fini.
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