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· Julien   Lepage

J'adore ce que vous faites
Philippe Guillard
2020

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Illustration de critique : J'adore ce que vous faites
Comédie française à idée simple et à potentiel franchement amusant, J'adore ce que vous faites prolonge la collaboration entre Philippe Guillard et Gérard Lanvin, déjà associés sur Le Fils à Jo et Papi-Sitter. Cette fois, le dispositif est plus méta : Gérard Lanvin joue Gérard Lanvin, acteur un peu ronchon, un peu star, un peu fatigué d’être reconnu partout, embarqué dans le tournage d’un film de guerre en Provence. Face à lui, Artus incarne Momo Zapareto, fan absolu, collant comme un chewing-gum sous une chaussure neuve, mais avec cette gentillesse désarmante qui empêche de le détester complètement. Sur le papier, il y avait de quoi faire une variation très sympathique sur la célébrité, les tournages, l’idolâtrie et les boulets magnifiques du cinéma français. Le film commence donc avec Gérard Lanvin, prêt à tourner ce qui doit être l’un des grands films de sa carrière. Sauf que rien ne se passe comme prévu : le réalisateur initial fait faux bond, le plateau se retrouve dans l’incertitude, un nouveau metteur en scène débarque avec des idées plus ou moins lumineuses, et surtout Momo s’incruste. Fan très fan, trop fan, il transforme chaque minute de tranquillité en petite catastrophe. Il veut aider, il veut plaire, il veut être proche de son idole, et il devient évidemment l’incarnation humaine de l’empêchement permanent. On est dans une mécanique très connue : le type solide, fermé, professionnel, obligé de supporter un envahisseur candide qui détruit méthodiquement son confort. Autrement dit, quelque part entre L'Emmerdeur, Le Boulet et une version très provinciale de Dix pour cent. L’idée de départ est bonne. Même franchement bonne. Faire jouer Gérard Lanvin dans son propre rôle permet d’installer d’emblée un petit jeu de miroir assez plaisant. L’acteur peut se moquer gentiment de son image : la mâchoire serrée, le regard noir, le type qui a l’air de pouvoir engueuler une chaise si elle craque trop fort. Le film s’amuse de ça, et c’est souvent là qu’il fonctionne le mieux. Il y a quelque chose d’assez drôle dans cette star française supposée immense, sollicitée pour des selfies jusque dans les moments les plus absurdes, obligée de composer avec l’amour du public alors qu’elle voudrait juste qu’on lui fiche la paix cinq minutes. Mais c’est aussi là que le film se prend un peu les pieds dans son propre tapis rouge. Pour que le principe soit vraiment irrésistible, il aurait fallu une star dont la démesure rende la situation immédiatement évidente. J’aime beaucoup Gérard Lanvin, vraiment, mais on est loin de la figure gigantesque qu’il aurait fallu pour que le décalage soit totalement crédible. Le film voudrait parfois nous vendre une sorte de monstre sacré assiégé par sa propre légende, alors qu’on a plutôt l’impression de voir un acteur populaire, respecté, solide, mais pas exactement poursuivi par des foules hystériques à chaque coin de rue. Du coup, la satire de la célébrité perd un peu de sa force. On sent presque que Philippe Guillard a pris le premier acteur connu qui acceptait de jouer le jeu — ce qui est injuste, sans doute, mais c’est l’impression que le film laisse parfois. Le scénario, lui, avance sur une route bien goudronnée, avec panneaux indicateurs tous les cinquante mètres. Le fan envahissant fait une bêtise, la star s’énerve, le fan recommence, la star s’énerve davantage, puis on devine que l’agacement va finir par laisser passer un peu de tendresse. Rien de honteux là-dedans : la comédie populaire fonctionne souvent avec des ressorts simples. Le problème, c’est que J'adore ce que vous faites semble parfois découvrir des ficelles que le spectateur connaît déjà par cœur. Le coup du boulet au grand cœur, pas méchant mais capable de provoquer un incendie en voulant allumer une bougie, on l’a vu cent fois. Chez Francis Veber, ce genre de mécanique pouvait devenir une horlogerie cruelle. Ici, c’est plus lâche, plus confortable, parfois drôle, souvent prévisible. La mise en abyme autour du tournage apporte pourtant quelques moments savoureux. Le nouveau réalisateur, joué par Antoine Bertrand, avec ses indications absurdes et ses visions plus ou moins fumeuses, offre au film ses meilleures échappées. Les scènes où Gérard Lanvin doit comprendre ce qu’on attend de lui, supporter des changements de scénario ou répéter des trucs improbables au milieu de décors bricolés, touchent à quelque chose de plus original. On sent que le film aurait pu creuser davantage cette veine : les coulisses d’un tournage qui déraille, les ego, les compromis, les projets qui se transforment en naufrage organisé. Là, pendant quelques minutes, on aperçoit le film qu’il aurait pu être : une comédie sur le cinéma, ses vanités, ses ridicules, ses petits miracles. Puis Momo revient faire une catastrophe, et le film rentre gentiment dans le rang. Le personnage de Momo est à la fois la meilleure et la plus fragile idée du film. Il est écrit comme un emmerdeur traditionnel : pas très finaud, envahissant, maladroit, mais fondamentalement gentil. On comprend très vite qu’il faudra lui donner une blessure intime pour expliquer pourquoi il s’accroche ainsi à son idole. C’est presque réglementaire. La comédie française adore ça : impossible d’avoir un personnage excessif sans venir, à un moment, poser une petite étiquette mélo sur son front. Le film passe donc par cette séquence attendue, un peu obligatoire, qui explique le fan, l’excuse, l’humanise, mais alourdit aussi l’ensemble. On aurait aimé que Momo reste parfois plus mystérieux, plus inquiétant, plus proche d’une version comique de Misery, plutôt que d’être ramené à une mécanique émotionnelle assez convenue. Cela dit, Momo fonctionne quand même souvent, parce que Artus lui donne une énergie folle. Même quand le gag est attendu, même quand le scénario lui demande d’en faire trois caisses et demie, il garde ce naturel un peu lunaire qui rend le personnage franchement amusant. Artus a cette capacité assez rare à être lourd sans devenir complètement insupportable. Enfin, pas tout le temps. Par moments, le film tire sur la corde, puis sur la bobine, puis sur le projecteur entier. Mais globalement, il insuffle du rythme à une histoire qui, sans lui, aurait parfois ressemblé à un vieux sketch étiré jusqu’au long métrage. Du côté de Gérard Lanvin, c’est plus contrasté. Il est plutôt bon quand il accepte de desserrer les dents, de sourire, de laisser apparaître une forme d’autodérision. Le film lui permet de retrouver un jeu plus naturel, moins crispé que dans certains de ses rôles récents où il semblait surtout payé pour regarder l’horizon avec contrariété. Ici, il y a des nuances : l’acteur agacé, la vedette fatiguée, le type touché malgré lui par l’affection grotesque qu’on lui porte. Mais il reste aussi une petite gêne : il joue son propre rôle, et il parvient parfois à y sonner légèrement faux. C’est assez fascinant. Comme si l’autoportrait était plus difficile que la fiction pure. Il n’est pas mauvais, loin de là, mais il ne donne pas toujours au film l’ampleur qu’il réclame. Autour d’eux, Antoine Bertrand apporte une excentricité bienvenue, surtout lorsqu’il incarne ce réalisateur québécois qui semble vouloir tourner un grand film intérieur dans un décor de guerre approximatif. Le reste du casting accompagne correctement, sans que les personnages secondaires aient vraiment le temps d’exister. On note aussi quelques petites idées amusantes, comme le caméo vocal de Olivier Marchal, ou certaines scènes de tournage où le bricolage devient presque plus drôle que le gag lui-même. Mais l’ensemble reste très sage, très calibré, jamais vraiment méchant, jamais vraiment fou. La réalisation de Philippe Guillard ne cherche pas à révolutionner quoi que ce soit. C’est propre, lisible, correctement rythmé, avec ce parfum de comédie française de milieu de tableau : pas laid, pas inspiré, mais suffisamment fonctionnel pour laisser les acteurs faire leur numéro. La photographie ne marque pas particulièrement, la bande-son non plus, et le faux film de guerre aurait pu être l’occasion d’un contraste visuel plus appuyé entre la fiction héroïque et la réalité miteuse du plateau. Tout reste un peu trop raisonnable. Même les effets de coulisses, les décors, les scènes de cinéma dans le cinéma, donnent parfois l’impression d’avoir été pensés pour ne surtout pas coûter trop cher ni sortir du cadre. Reste que J'adore ce que vous faites n’est pas le ratage paresseux qu’on pouvait craindre. C’est même une petite surprise plutôt correcte, parce que le film réussit là où beaucoup de comédies françaises échouent : il amuse, au moins par moments. Pas de grands éclats de rire, pas de scène appelée à devenir culte, pas de réplique qu’on aura envie de ressortir au prochain dîner de famille pour mettre tout le monde mal à l’aise. Mais une poignée de situations efficaces, un duo qui trouve parfois son tempo, une idée de départ suffisamment solide pour tenir une bonne partie du trajet. La dernière partie accuse tout de même le coup. Une fois que le film a épuisé son principe, il ne sait plus très bien quoi raconter. Il déroule alors les étapes attendues : la blessure, l’attendrissement, le rapprochement, la petite morale sur l’humanité derrière les masques. Rien d’indigne, mais rien de très neuf non plus. On sent que l’ensemble aurait gagné à être plus mordant, plus cruel, ou au contraire plus franchement absurde. À force de rester au milieu, le film conserve une gentillesse agréable mais manque de relief. Au fond, c’est une comédie qui se défend, mais qui passe un peu à côté de son meilleur sujet. Elle aurait pu être une vraie satire de la célébrité, une variation grinçante sur le fanatisme ordinaire, ou une comédie de tournage à la française dans l’ombre de Dix pour cent. Elle se contente d’être un divertissement sympathique, parfois drôle, souvent déjà vu, porté par un Artus très en forme et un Gérard Lanvin plus attachant quand il arrête de jouer au monument. C’est court, ça ne fait pas trop mal, ça s’oublie assez vite, mais pas avec déplaisir. Pour rester dans le même registre, autant revoir L'Emmerdeur pour la mécanique implacable, Le Dîner de cons pour la cruauté comique, ou Dix pour cent pour le plaisir plus fin de voir le cinéma français se regarder dans le miroir. Ici, le miroir est un peu sale, un peu bancal, mais il renvoie quand même deux ou trois grimaces amusantes.
Ma note54%
Vu le 31 Octobre 2022


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