Joe la crasse
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Difficile de résister à l'envie de hausser le sourcil quand on voit défiler au générique des noms comme Christopher Walken, Dennis Miller et David Spade réunis autour d'un type qui s'appelle Joe la Crasse et porte une perruque mulet soudée au crâne. Dennie Gordon, qui signe là son premier long-métrage, hérite d'un projet entièrement porté par Spade lui-même — scénariste, producteur artistique et vedette unique —, sous l'aile bienveillante d'Adam Sandler et de sa Happy Madison Productions. Le résultat est exactement ce qu'il promet : un film-poubelle assumé, tendre malgré tout, et furieusement culte pour qui a grandi avec du rock classique dans les oreilles et un poster de Def Leppard au-dessus du lit.
Joe la Crasse est balayeur dans une station de radio de Los Angeles lorsqu'il tombe nez à nez avec Zander Kelly, animateur grande gueule et en manque d'audience, qui flaire le bon filon. Le bonhomme est irrésistible à décrire : mulet collé au crâne depuis l'enfance — littéralement, une malformation congénitale compensée par une prothèse capillaire — pattes de lapin naturellement poussées façon camionneur du Sud, t-shirts AC/DC et jean acide. Zander l'invite à l'antenne pour s'en moquer, mais le public, lui, succombe immédiatement. Ce que Joe a à raconter, c'est une odyssée à travers l'Amérique profonde pour retrouver les parents qui l'ont abandonné au Grand Canyon à l'âge de huit ans, persuadé jusqu'au bout qu'ils l'ont perdu par accident et non par choix délibéré.
La structure narrative — le récit enchâssé dans l'émission de radio — est l'une des rares vraies trouvailles du scénario, coécrit par Spade et Fred Wolf. Elle donne au film un rythme de road movie à épisodes, chaque rencontre fonctionnant comme une vignette autonome reliée par le fil ténu de la quête familiale. C'est à la fois sa force et sa limite : la construction en sketchs permet d'enchaîner les situations cocasses sans trop s'appesantir, mais elle rend l'ensemble inégal, certains segments tombant à plat là où d'autres font mouche avec une efficacité réjouissante. Le problème de fond du script, que les détracteurs ont immédiatement identifié, tient à une incohérence scénaristique gênante : comment un garçon de huit ans, séparé de ses parents au Grand Canyon, ne connaît-il pas leur nom de famille ? C'est le pivot central de toute l'intrigue, et il repose sur un postulat un peu trop commodément posé. On passe outre parce que le film nous y invite avec suffisamment de bonne humeur, mais ce n'est pas un mince effort.
Joe en tant que personnage est plus intéressant que ce qu'on attendrait d'une comédie de ce calibre. Il ne joue pas l'idiot assumé à la Billy Madison ni le grand benêt façon Forrest Gump ; référence que plusieurs critiques de l'époque ont pourtant agitée, pas toujours à bon escient. Joe est quelqu'un qui croit sincèrement à ce qu'il est, sans distance ironique, sans conscience de son décalage. Il porte son identité « white trash » comme un blason, non par provocation, mais par conviction profonde. Cette naïveté désarmante est la vraie colonne vertébrale du film : l'humour fonctionne non pas parce qu'on rit de lui — enfin, pas seulement — mais parce qu'il inspire paradoxalement une forme de respect. Son optimisme buté, résumé dans sa devise « La vie c'est un jardin. Bêche-la. », finit par avoir quelque chose de presque subversif dans un paysage comique qui raffole des antihéros cyniques. Les personnages secondaires qui l'entourent sont soigneusement construits pour composer un bestiaire de l'Amérique des marges : le marchand de feux d'artifice qui refile des pétards défectueux, la fille de fête foraine avec qui il entretient une relation potentiellement incestueuse (scène jouée avec un aplomb désopilant par Jaime Pressly), et l'ancien mafieux reconverti en concierge d'école primaire sous programme de protection des témoins.
Ce que le film dit sous son vernis de flatulences bovines et de testicules de chien congelés sur un porche, c'est quelque chose d'assez mélancolique sur l'abandon, la construction identitaire par défaut et la famille choisie plutôt que subie. Joe passe tout le film à chercher des gens qui ne le méritent pas, et à en trouver qui le valent bien mieux sans qu'il le réalise. C'est le schéma classique du conte initiatique (le héros qui ne cherche pas ce dont il a vraiment besoin) traité sans la moindre prétention philosophique, ce qui lui confère paradoxalement une certaine grâce. Le film ne cherche jamais à se hisser au-dessus de lui-même, et c'est précisément pour ça qu'il ne déçoit pas.
Gordon filme tout ça avec la fonctionnalité d'une réalisatrice qui sait ce qu'elle a entre les mains. Pas de fioriture visuelle, une mise en scène propre et lisible, quelques beaux plans des grands espaces américains qui donnent au road movie ses airs d'épopée de pacotille, au bon sens du terme. La bande sonore est l'une des vraies réussites du film : un défilé de classic rock seventies et eighties parfaitement sélectionné, AC/DC, Lynyrd Skynyrd, et consorts, qui habille chaque séquence avec une cohérence thématique réelle. On ne regarde pas Joe la crasse pour la photographie, mais on l'écoute avec un plaisir certain.
Le grand paradoxe de Spade dans ce rôle, c'est qu'il est à la fois la raison pour laquelle ça marche et la raison pour laquelle ça ne marche pas toujours. Sa persona habituelle — le sarcastique de service, l'ironiste à mèche blonde — transparaît souvent sous le mulet et les santiags, créant un double registre légèrement inconfortable. On sent que c'est lui, David Spade, qui joue à être Joe, plutôt que Joe existant de plein droit. Ça n'empêche pas l'adhésion, mais ça limite l'immersion. Ceux qui lui reprochent d'avoir déclaré à l'époque que c'était « la première fois qu'il jouait un personnage sympathique » ont un peu raison : cela se voit. Ce qui fonctionne en revanche, c'est la tendresse visible qu'il porte à ce loser magnifique, et cela passe la rampe.
Walken, lui, est dans une catégorie à part. Sa courte apparition en ancien caïd de la mafia planqué sous une identité de concierge est ce que le film a de meilleur à offrir. Il y a quelque chose d'inévitablement jouissif dans le fait de voir Walken improviser des claquettes dans un couloir d'école primaire, et personne d'autre n'aurait pu rendre cette scène aussi mémorable. Dennis Miller, en animateur radio acide et condescendant, joue un contre-emploi relatif — il n'est pas très loin de lui-même, à vrai dire — mais assure le rôle de faire-valoir avec efficacité. Kid Rock, dans la peau du bully de service, est anecdotique, mais inoffensif. Pressly, bien avant Earl, montre déjà qu'elle a un sens du grotesque et un timing comique que beaucoup lui envieraient. Brittany Daniel, dans le rôle de l'amour d'enfance, est la grande sacrifiée du scénario : son personnage n'existe que pour être l'horizon émotionnel de Joe, sans épaisseur propre.
Au final, Joe la crasse est exactement le film qu'il est supposé être, ni plus ni moins. Les critiques professionnels l'ont éreinté en 2001 — Roger Ebert l'avait classé parmi ses films les plus détestés de l'année, ce qui reste un titre de gloire à sa façon —, mais le public en a décidé autrement, et sept ans plus tard, il est clair que le public avait ses raisons. C'est franchement au-dessus du lot de la comédie potache produite à la chaîne par la Happy Madison de cette époque. On en ressort avec un sourire légèrement honteux, la tête pleine de mulets et de riffs de guitare, en se demandant ce qu'est devenu ce Joe la crasse qui nous a, malgré tout, un peu émus.
Joe la Crasse est balayeur dans une station de radio de Los Angeles lorsqu'il tombe nez à nez avec Zander Kelly, animateur grande gueule et en manque d'audience, qui flaire le bon filon. Le bonhomme est irrésistible à décrire : mulet collé au crâne depuis l'enfance — littéralement, une malformation congénitale compensée par une prothèse capillaire — pattes de lapin naturellement poussées façon camionneur du Sud, t-shirts AC/DC et jean acide. Zander l'invite à l'antenne pour s'en moquer, mais le public, lui, succombe immédiatement. Ce que Joe a à raconter, c'est une odyssée à travers l'Amérique profonde pour retrouver les parents qui l'ont abandonné au Grand Canyon à l'âge de huit ans, persuadé jusqu'au bout qu'ils l'ont perdu par accident et non par choix délibéré.
La structure narrative — le récit enchâssé dans l'émission de radio — est l'une des rares vraies trouvailles du scénario, coécrit par Spade et Fred Wolf. Elle donne au film un rythme de road movie à épisodes, chaque rencontre fonctionnant comme une vignette autonome reliée par le fil ténu de la quête familiale. C'est à la fois sa force et sa limite : la construction en sketchs permet d'enchaîner les situations cocasses sans trop s'appesantir, mais elle rend l'ensemble inégal, certains segments tombant à plat là où d'autres font mouche avec une efficacité réjouissante. Le problème de fond du script, que les détracteurs ont immédiatement identifié, tient à une incohérence scénaristique gênante : comment un garçon de huit ans, séparé de ses parents au Grand Canyon, ne connaît-il pas leur nom de famille ? C'est le pivot central de toute l'intrigue, et il repose sur un postulat un peu trop commodément posé. On passe outre parce que le film nous y invite avec suffisamment de bonne humeur, mais ce n'est pas un mince effort.
Joe en tant que personnage est plus intéressant que ce qu'on attendrait d'une comédie de ce calibre. Il ne joue pas l'idiot assumé à la Billy Madison ni le grand benêt façon Forrest Gump ; référence que plusieurs critiques de l'époque ont pourtant agitée, pas toujours à bon escient. Joe est quelqu'un qui croit sincèrement à ce qu'il est, sans distance ironique, sans conscience de son décalage. Il porte son identité « white trash » comme un blason, non par provocation, mais par conviction profonde. Cette naïveté désarmante est la vraie colonne vertébrale du film : l'humour fonctionne non pas parce qu'on rit de lui — enfin, pas seulement — mais parce qu'il inspire paradoxalement une forme de respect. Son optimisme buté, résumé dans sa devise « La vie c'est un jardin. Bêche-la. », finit par avoir quelque chose de presque subversif dans un paysage comique qui raffole des antihéros cyniques. Les personnages secondaires qui l'entourent sont soigneusement construits pour composer un bestiaire de l'Amérique des marges : le marchand de feux d'artifice qui refile des pétards défectueux, la fille de fête foraine avec qui il entretient une relation potentiellement incestueuse (scène jouée avec un aplomb désopilant par Jaime Pressly), et l'ancien mafieux reconverti en concierge d'école primaire sous programme de protection des témoins.
Ce que le film dit sous son vernis de flatulences bovines et de testicules de chien congelés sur un porche, c'est quelque chose d'assez mélancolique sur l'abandon, la construction identitaire par défaut et la famille choisie plutôt que subie. Joe passe tout le film à chercher des gens qui ne le méritent pas, et à en trouver qui le valent bien mieux sans qu'il le réalise. C'est le schéma classique du conte initiatique (le héros qui ne cherche pas ce dont il a vraiment besoin) traité sans la moindre prétention philosophique, ce qui lui confère paradoxalement une certaine grâce. Le film ne cherche jamais à se hisser au-dessus de lui-même, et c'est précisément pour ça qu'il ne déçoit pas.
Gordon filme tout ça avec la fonctionnalité d'une réalisatrice qui sait ce qu'elle a entre les mains. Pas de fioriture visuelle, une mise en scène propre et lisible, quelques beaux plans des grands espaces américains qui donnent au road movie ses airs d'épopée de pacotille, au bon sens du terme. La bande sonore est l'une des vraies réussites du film : un défilé de classic rock seventies et eighties parfaitement sélectionné, AC/DC, Lynyrd Skynyrd, et consorts, qui habille chaque séquence avec une cohérence thématique réelle. On ne regarde pas Joe la crasse pour la photographie, mais on l'écoute avec un plaisir certain.
Le grand paradoxe de Spade dans ce rôle, c'est qu'il est à la fois la raison pour laquelle ça marche et la raison pour laquelle ça ne marche pas toujours. Sa persona habituelle — le sarcastique de service, l'ironiste à mèche blonde — transparaît souvent sous le mulet et les santiags, créant un double registre légèrement inconfortable. On sent que c'est lui, David Spade, qui joue à être Joe, plutôt que Joe existant de plein droit. Ça n'empêche pas l'adhésion, mais ça limite l'immersion. Ceux qui lui reprochent d'avoir déclaré à l'époque que c'était « la première fois qu'il jouait un personnage sympathique » ont un peu raison : cela se voit. Ce qui fonctionne en revanche, c'est la tendresse visible qu'il porte à ce loser magnifique, et cela passe la rampe.
Walken, lui, est dans une catégorie à part. Sa courte apparition en ancien caïd de la mafia planqué sous une identité de concierge est ce que le film a de meilleur à offrir. Il y a quelque chose d'inévitablement jouissif dans le fait de voir Walken improviser des claquettes dans un couloir d'école primaire, et personne d'autre n'aurait pu rendre cette scène aussi mémorable. Dennis Miller, en animateur radio acide et condescendant, joue un contre-emploi relatif — il n'est pas très loin de lui-même, à vrai dire — mais assure le rôle de faire-valoir avec efficacité. Kid Rock, dans la peau du bully de service, est anecdotique, mais inoffensif. Pressly, bien avant Earl, montre déjà qu'elle a un sens du grotesque et un timing comique que beaucoup lui envieraient. Brittany Daniel, dans le rôle de l'amour d'enfance, est la grande sacrifiée du scénario : son personnage n'existe que pour être l'horizon émotionnel de Joe, sans épaisseur propre.
Au final, Joe la crasse est exactement le film qu'il est supposé être, ni plus ni moins. Les critiques professionnels l'ont éreinté en 2001 — Roger Ebert l'avait classé parmi ses films les plus détestés de l'année, ce qui reste un titre de gloire à sa façon —, mais le public en a décidé autrement, et sept ans plus tard, il est clair que le public avait ses raisons. C'est franchement au-dessus du lot de la comédie potache produite à la chaîne par la Happy Madison de cette époque. On en ressort avec un sourire légèrement honteux, la tête pleine de mulets et de riffs de guitare, en se demandant ce qu'est devenu ce Joe la crasse qui nous a, malgré tout, un peu émus.
Ma note75%
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