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· Julien   Lepage

Je verrai toujours vos visages
Jeanne Herry
2023

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Illustration de critique : Je verrai toujours vos visages
Voilà ce qu'on obtient quand une réalisatrice décide de faire son travail sérieusement : un film sur un sujet dont personne, ou presque, n'avait entendu parler. Avant de voir Je verrai toujours vos visages, la justice restaurative, c'était pour moi un vague concept administratif quelque part entre la médiation civile et le stage de citoyenneté. Jeanne Herry, à qui l'on doit déjà Pupille — autre tour de force sur un sujet méconnu, celui de l'adoption —, a cette capacité rare de prendre un dispositif institutionnel austère et d'en faire de la chair vivante. Le film suit deux fils narratifs en parallèle. D'un côté, un groupe de rencontres entre des victimes de vols avec violence — homejacking, braquage, arraché — et leurs agresseurs, encadré par des professionnels et bénévoles dont les personnages de Leïla Bekhti et Fred Testot. De l'autre, une histoire plus intime et plus lourde : Chloé, interprétée par Adèle Exarchopoulos, victime de viols incestueux, demande à affronter son frère dans un cadre similaire, accompagnée par le personnage d'Élodie Bouchez. Ces deux lignes coexistent dans le même film, parfois en tension l'une avec l'autre — et c'est justement là que le bât blesse un peu. Du côté scénaristique, Jeanne Herry fait un vrai travail de pédagogie sans jamais tomber dans le documentaire explicatif. On comprend que la justice restaurative ne s'improvise pas : des mois de préparation, des allers-retours, des protocoles pensés pour que la confrontation ne se retourne pas contre les victimes. Le film prend le temps d'expliquer tout ça, et c'est précieux. On est loin de la culture de l'excuse — au contraire, les agresseurs sont amenés à mesurer, concrètement, ce que leurs actes ont produit dans la vie des autres. C'est même, par moments, assez impitoyable. En revanche, les quelques incursions dans la vie privée des intervenants (bénévoles, professionnels) fonctionnent mal : soit trop courtes pour qu'on s'y attache, soit trop longues pour qu'on les oublie. Le personnage de Jean-Pierre Darroussin, notamment, mériterait qu'on s'y attarde davantage — mais il disparaît presque aussi vite qu'il est apparu, tandis que celui de Denis Podalydès, en patron du dispositif, reste logiquement en retrait. C'est un peu dommage. Quant aux personnages eux-mêmes, ils sont construits avec une vraie économie de moyens. Chloé est le personnage le plus abouti, le plus complexe, celui qui porte à lui seul suffisamment de matière pour un long-métrage à part entière. Et c'est bien le problème : sa trajectoire est si forte, si différente dans sa nature de l'autre fil narratif, qu'elle finit par écraser le reste — ou plutôt par coexister avec lui de manière un peu inconfortable. J'aurais presque voulu voir deux films distincts : Je verrai toujours vos visages pour le groupe, et un autre — appelons-le mentalement Je verrai toujours ton visage — centré sur Chloé et son chemin vers l'insupportable confrontation. Là, le tout est supérieur à la somme de ses parties, mais les parties auraient peut-être été encore plus puissantes séparées. Les thèmes portés par le film sont ceux de la reconstruction, de la parole comme outil de survie, du rapport entre la sentence pénale et la réparation humaine — deux choses que la justice ordinaire traite comme synonymes alors qu'elles ne le sont pas. Jeanne Herry n'est pas naïve : elle montre les limites du dispositif, ses risques, ses échecs potentiels. On pense à Les Chatouilles d'Andréa Bescond pour la façon dont les deux films traitent la violence psychologique avec la même rigueur que la violence physique. On pourrait aussi penser, dans un registre plus documentaire, à 12 jours de Raymond Depardon — et c'est là qu'une légère frustration pointe : une approche plus proche du réel, avec de vraies personnes ayant traversé ces dispositifs, aurait peut-être donné encore plus de densité à l'ensemble. La fiction fait bien son travail, mais on sent qu'elle laisse parfois de côté une aspérité que seul le documentaire peut saisir. La réalisation de Jeanne Herry est sobre, fonctionnelle, au service des visages et des mots. Pas de fioriture visuelle, pas de bande-son envahissante : le film fait confiance au texte et aux interprètes, et il a raison. Les séquences en huis clos, autour des cercles de parole, sont filmées avec une pudeur qui renforce leur intensité. On est dans l'espace confiné, on ressent la pression, les silences qui pèsent autant que les mots. Et les acteurs, justement. Le casting est proprement ahurissant — l'un des plus beaux plateaux du cinéma français de ces dernières années. Adèle Exarchopoulos livre une performance bouleversante, habitée de l'intérieur, sans jamais surjouer la fragilité. Gilles Lellouche, dans un rôle moins attendu que d'habitude, confirme qu'il est l'un des acteurs les plus instinctifs de sa génération. Leïla Bekhti est juste, précise, humaine. Élodie Bouchez, souvent sous-utilisée ces dernières années, retrouve ici un rôle à la hauteur de son talent. Raphaël Quenard, révélation de l'année, apporte une ambivalence troublante à son personnage. Et Miou-Miou, même en apparition brève, a cette présence qui fait qu'on ne peut pas détacher les yeux d'elle. Les trois premiers cités devraient logiquement se retrouver dans la liste des nommés aux Césars — ce serait une justice, dans un film justement consacré à la justice. Au fond, Je verrai toujours vos visages est un bon film — un film important, même, qui remplit pleinement sa fonction de faire connaître un dispositif que l'immense majorité des spectateurs ignorait. Mais c'est un bon film qui aurait pu être un grand film, si Jeanne Herry avait eu le courage de choisir entre ses deux histoires plutôt que de les marier dans un ensemble qui manque un peu de cohérence structurelle. On ressort touché, convaincu, parfois bouleversé — mais avec la sensation légère d'avoir assisté à deux films qui ne demandaient qu'à exister séparément. Ceux qui ont aimé Pupille y trouveront cette même générosité envers les êtres, ce même refus du jugement facile. Les autres découvriront, à travers le prisme de la fiction, une pratique judiciaire qui mérite largement qu'on s'y intéresse — et c'est déjà beaucoup.
Ma note61%
Vu le 16 Septembre 2023


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