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· Julien   Lepage

Kickboxer
Mark DiSalle et David Worth
1989

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Illustration de critique : Kickboxer
La Thaïlande s'ouvre comme un décor de carte postale soudain traversé par un souffle de revanche : Mark DiSalle et David Worth orchestrent en 1989 Kickboxer, porté par Jean-Claude Van Damme au moment où son aura de jeune étoile du cinéma d'arts martiaux commence à prendre autant d'ampleur que ses grands écarts. Avec lui, un casting presque romantique pour les amateurs du genre : Dennis Alexio, figure réelle du kickboxing ; Dennis Chan, maître à la sagesse tranquille ; et surtout Michel Qissi, ami de régie de l'acteur bruxellois depuis l'adolescence, qui s'engouffre sans trembler dans le rôle du terrible Tong Po. À la fin des années 80, le public attend de la castagne, des corps sculptés par l'entraînement, des intrigues dépouillées, mais efficaces, et Kickboxer répond présent, avec cette énergie simple qui s'accroche bien à l'écran.

L'histoire tourne autour de Kurt Sloane, qui voit son frère, Eric, champion de kickboxing, fracassé et laissé paralysé après un combat d'une brutalité choquante contre Tong Po. Décidé à venger l'honneur familial, Kurt se lance dans un apprentissage rude auprès de Xian Chow, maître excentrique et exigeant. Le film aligne alors les séquences d'entraînement comme autant d'étapes vers la rédemption. Le cadre thaïlandais renforce réellement l'immersion : ruelles brûlantes, temples solitaires, jungles épaisses, tout semble peser sur le corps et l'âme du héros, en route vers un affrontement final où les gants deviennent des armes barbelées de résine et de bris de verre.

Le scénario n'a pas la prétention de révolutionner le genre, même si l'histoire vraie côté production est plus colorée qu'il n'y paraît : imaginé à l'origine par DiSalle (et cofaçonné par Van Damme qui en chorégraphie aussi les combats), le film repose sur une trame de vengeance pure, héritière de Rocky IV et cousine de mille récits d'initiation. On avance sans surprise, mais sans déplaisir. La simplicité du script a ses limites, notamment lorsqu'il tente des incursions plus émotionnelles, mais il sait viser l'essentiel : construire patiemment l'opposition entre Kurt et Tong Po, et offrir au spectateur une montée en tension limpide. On touche parfois du doigt le cliché le plus pur : le maître excentrique, le frère irréprochable, le village pittoresque… mais ce classicisme assumé ancre le film dans une sorte de conte martial.

Les personnages, eux, s'inscrivent dans des archétypes très lisibles. Kurt est d'abord un homme démuni, plus idéaliste que combattant, qui doit littéralement apprendre à souffrir pour comprendre ; Xian Chow est mentor énigmatique, à la fois bouffon, sage et tortionnaire thérapeutique, organisant pour son élève des épreuves absurdes à base de coco écrasée, de piliers et de rizières. Eric ne dépasse jamais vraiment le statut de victime sacrificielle, même si sa présence charnelle pose bien l'enjeu. Tong Po enfin, colosse immobile, sadique presque mythique, ne s'embarrasse d'aucune nuance. On peut y voir une faiblesse ; je préfère y voir une franchise populaire, qui confie aux visages la lourde tâche de représenter des symboles plus que des individus.

Les thèmes s'inscrivent sans détour dans la tradition des fables martiales : vengeance, dépassement de soi, fraternité blessée, rencontre avec un art qui devient chemin de rédemption. Rien de neuf, mais un regard sincère sur ce qui fascine dans ces récits d'initiation. Le film, d'ailleurs, introduit pour beaucoup de spectateurs occidentaux la découverte du Muay-Thaï ; ou du moins une vision largement fantasmée, mais suffisamment impressionnante pour avoir marqué son époque. Dans un climat où les vidéoclubs alimentent les imaginaires, cette plongée dans la culture thaïe fabrique une mythologie exotique appréciée, même si l'on sent à quel point le regard reste occidental.

La mise en scène, cogérée par DiSalle et Worth, directeur photo passé derrière la caméra, donne à la Thaïlande un visage vivant. La photographie, attentive aux temples et aux ruelles, embrasse le Soleil sans les saturer. Les combats, chorégraphiés par Van Damme, sont lisibles, sans montage agressif. On comprend les coups, on ressent l'impact. La bande originale de Paul Hertzog, ponctuée de morceaux comme Never surrender de Stan Bush, ajoutent cette patine « années 80 » un peu sucrée, mais vraiment efficace. On reprochera au film quelques scènes plus molles, un manque global de nuance dramatique, mais l'ensemble reste solide pour une production fauchée de Kings Road Entertainment (environ deux millions de dollars) initialement récupérée des décombres de Cannon Group.

Les performances, elles, sont à l'image du film : simples, directes, parfois maladroites, mais souvent attachantes. Van Damme n'est pas encore le comédien qu'il deviendra plus tard, mais il porte fièrement le récit sur ses épaules — et sur ses abdominaux — tout en conservant une forme de sincérité presque touchante. Dennis Alexio s'impose comme figure physique crédible. Michel Qissi, maquillé pour incarner un Thaïlandais, incarne un adversaire brutal, iconique par sa seule présence. Dennis Chan glisse une douceur ironique qui équilibre l'ensemble. Au final, la galerie fonctionne grâce à sa cohérence de ton, malgré l'écriture parfois stéréotypée des personnages.

On ressort de Kickboxer avec ce sentiment curieux d'avoir revu un classique imparfait, mais fondateur. Le film prend racine dans une époque où l'action musclée se consomme en VHS, où une exploitation « kickboxing » s'apprête à envahir les rayons des vidéoclubs, où le nom de Van Damme se charge d'un magnétisme irrésistible. Oui, l'histoire est cousue de fil blanc, les personnages sont taillés à la serpe, mais l'équilibre global reste franchement plaisant. Si l'on cherche du muay-thaï fantasmé, une vengeance à l'ancienne, et des nuits chaudes éclairées par le martèlement des coups de pied, on est très bien servi. Les curieux pourront poursuivre avec Bloodsport pour tracer ce que fut la naissance de « The muscles from Brussels », ou se tourner vers Le grand tournoi pour retrouver ce goût d'exotisme et de fraternité. Sans bouleverser le monde, Kickboxer reste un jalon précieux, un plaisir franc, droit dans ses bottes, et suffisamment intense pour donner encore envie d'y croire.
Ma note80%
Vu le 30 Juin 2009


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