The kleptomaniac
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Nous sommes en 1905, dans une Amérique encore fascinée par l'idée que le cinéma est un cirque mécanique, un truc pour divertir en passant. Les films Edison, en général, c'est du slapstick simpliste, des scènes de quelques secondes, des reconstitutions douteuses, et surtout beaucoup de plans fixes où les acteurs semblent jouer contre l'ennui. Et au milieu de ça, arrive ce court métrage qui, pour une raison obscure (peut-être une lubie d'Edwin S. Porter) veut raconter une vraie histoire sociale. Rien d'extraordinaire, mais une histoire quand même, avec une intention, un propos, une indignation.
Porter avait déjà expérimenté le récit un peu plus complexe, notamment dans Le vol du Grand Rapide et même juste avant dans The ex-convict, où il essayait de montrer une « morale » à travers plusieurs scènes. Mais ici, il pousse le truc un cran plus loin : il oppose deux destins en parallèle. Une riche, une pauvre. Deux femmes qui volent, mais qui n'auront pas du tout la même sentence. Ce n'est pas encore du montage alterné à la D. W. Griffith dans Intolérance, mais c'est clairement l'embryon d'une idée : raconter deux histoires en miroir. Pour 1905, c'est audacieux.
Le film commence d'ailleurs assez calmement, avec cette scène dans la rue, parmi les passants, la neige qui fond presqu'immédiatement dès qu'on s'approche de la pellicule, comme si Edison avait filmé juste devant son studio new-yorkais. Et pourtant, quelque chose bouge. Littéralement. La caméra. Elle se déplace légèrement, comme si Porter avait décidé qu'il en avait assez de filmer des gens coincés dans un cadre immobile. Ce n'est pas spectaculaire, mais pour un film Edison, c'est presqu'un événement cosmique. On sent une volonté de sortir du théâtre filmé. De faire un pas vers ce qui deviendra plus tard le cinéma tel qu'on le connaît. Même si ce n'est qu'un petit pas, hésitant.
Ensuite arrive ce semblant d'histoire : deux femmes, deux univers. La riche dans un cadre mondain, très « bon ton », avec ses gants, sa dignité apparente, et ce petit frisson bourgeois que les psychiatres de l'époque appelaient « kleptomanie » (une excuse médicale utilisée presqu'exclusivement pour les classes aisées, ce qui n'est pas anodin). La pauvre, elle, est présentée dans un environnement plus modeste, plus serré, avec une misère qui ne prend même pas la peine d'être mise en scène : elle est juste là, évidente. On ne s'attache pas vraiment aux personnages (le film n'a pas le temps pour ça), mais on comprend ce que Porter essaye de faire : montrer qu'un même acte peut révéler deux systèmes de valeur totalement opposés selon la classe sociale.
C'est seulement après ça que le film nous balance dans le grand magasin, cette scène étrange et complètement désordonnée. On pourrait croire que Porter voulait montrer la frénésie de la consommation bourgeoise, mais la vérité est sans doute plus simple : il n'avait ni figurants en nombre, ni costumes variés. Résultat, toutes les femmes se ressemblent. Même chapeau, même tenue sombre, même silhouette. L'effet est involontairement comique : on a l'impression que la protagoniste change de place par téléportation, alors que non, ce sont juste trois actrices qui ont exactement la même allure. Et le cadrage n'aide pas : on ne sait pas où regarder. Ça bouge de partout, mais sans intention claire. C'est un chaos assez fascinant, mais pas dans le bon sens.
L'histoire, pourtant, avance. Les vols ont lieu. Les arrestations aussi. Et les deux trajectoires se séparent comme prévu : la riche protégée par son rang, la pauvre écrasée par un système judiciaire qui ne voit en elle qu'un fardeau de plus. C'est enfoncé à coups de pelle, sans nuance, presque naïf. On ne peut pas faire plus évident. Et le film ne s'en cache pas : la figure de la Justice apparaît même en surimpression, avec sa balance qui penche déjà du côté de l'argent. Là, Porter ne prend plus aucun risque : il montre littéralement ce qu'il veut dire. Pas de sous-texte possible. C'est du sur-texte pur.
Et puis il y a ce petit détail toujours amusant à garder en tête : c'est une production Edison. Ce même Thomas Edison qui n'a jamais été un modèle d'empathie sociale, qui exploitait ses employés jusqu'à la corde, qui a tenté de détruire Tesla juste pour garder son monopole, et qui a fait électrocuter un éléphant en public pour montrer les dangers du courant alternatif. Voir un film « social » financé par lui, c'est un peu comme si un milliardaire d'aujourd'hui finançait un documentaire sur l'exploitation des travailleurs… tout en virant la moitié de son staff juste après. Il y a une ironie délicieuse, involontaire.
Au final, le film laisse une sensation très mitigée. On admire l'envie d'innover, l'idée d'essayer quelque chose de plus ambitieux que les simples saynètes de l'époque. On reconnaît ce petit mouvement de caméra, timide, mais symbolique, comme une tentative d'aller vers un cinéma plus vivant. On voit bien l'intention sociale, honnête ou non, maladroite mais réelle. Mais on ne peut pas non plus ignorer les limites : l'image confuse, la mise en scène approximative, la morale surlignée au marqueur, l'histoire qui se veut forte, mais sonne souvent creuse. Pas un grand film, donc. Pas même un film particulièrement réussi. Mais un jalon. Une pierre posée un peu de travers dans la construction du langage cinématographique. Et comme souvent avec les pionniers : ce n'est pas beau, ce n'est pas fluide, ce n'est pas maîtrisé… mais ça compte.
Porter avait déjà expérimenté le récit un peu plus complexe, notamment dans Le vol du Grand Rapide et même juste avant dans The ex-convict, où il essayait de montrer une « morale » à travers plusieurs scènes. Mais ici, il pousse le truc un cran plus loin : il oppose deux destins en parallèle. Une riche, une pauvre. Deux femmes qui volent, mais qui n'auront pas du tout la même sentence. Ce n'est pas encore du montage alterné à la D. W. Griffith dans Intolérance, mais c'est clairement l'embryon d'une idée : raconter deux histoires en miroir. Pour 1905, c'est audacieux.
Le film commence d'ailleurs assez calmement, avec cette scène dans la rue, parmi les passants, la neige qui fond presqu'immédiatement dès qu'on s'approche de la pellicule, comme si Edison avait filmé juste devant son studio new-yorkais. Et pourtant, quelque chose bouge. Littéralement. La caméra. Elle se déplace légèrement, comme si Porter avait décidé qu'il en avait assez de filmer des gens coincés dans un cadre immobile. Ce n'est pas spectaculaire, mais pour un film Edison, c'est presqu'un événement cosmique. On sent une volonté de sortir du théâtre filmé. De faire un pas vers ce qui deviendra plus tard le cinéma tel qu'on le connaît. Même si ce n'est qu'un petit pas, hésitant.
Ensuite arrive ce semblant d'histoire : deux femmes, deux univers. La riche dans un cadre mondain, très « bon ton », avec ses gants, sa dignité apparente, et ce petit frisson bourgeois que les psychiatres de l'époque appelaient « kleptomanie » (une excuse médicale utilisée presqu'exclusivement pour les classes aisées, ce qui n'est pas anodin). La pauvre, elle, est présentée dans un environnement plus modeste, plus serré, avec une misère qui ne prend même pas la peine d'être mise en scène : elle est juste là, évidente. On ne s'attache pas vraiment aux personnages (le film n'a pas le temps pour ça), mais on comprend ce que Porter essaye de faire : montrer qu'un même acte peut révéler deux systèmes de valeur totalement opposés selon la classe sociale.
C'est seulement après ça que le film nous balance dans le grand magasin, cette scène étrange et complètement désordonnée. On pourrait croire que Porter voulait montrer la frénésie de la consommation bourgeoise, mais la vérité est sans doute plus simple : il n'avait ni figurants en nombre, ni costumes variés. Résultat, toutes les femmes se ressemblent. Même chapeau, même tenue sombre, même silhouette. L'effet est involontairement comique : on a l'impression que la protagoniste change de place par téléportation, alors que non, ce sont juste trois actrices qui ont exactement la même allure. Et le cadrage n'aide pas : on ne sait pas où regarder. Ça bouge de partout, mais sans intention claire. C'est un chaos assez fascinant, mais pas dans le bon sens.
L'histoire, pourtant, avance. Les vols ont lieu. Les arrestations aussi. Et les deux trajectoires se séparent comme prévu : la riche protégée par son rang, la pauvre écrasée par un système judiciaire qui ne voit en elle qu'un fardeau de plus. C'est enfoncé à coups de pelle, sans nuance, presque naïf. On ne peut pas faire plus évident. Et le film ne s'en cache pas : la figure de la Justice apparaît même en surimpression, avec sa balance qui penche déjà du côté de l'argent. Là, Porter ne prend plus aucun risque : il montre littéralement ce qu'il veut dire. Pas de sous-texte possible. C'est du sur-texte pur.
Et puis il y a ce petit détail toujours amusant à garder en tête : c'est une production Edison. Ce même Thomas Edison qui n'a jamais été un modèle d'empathie sociale, qui exploitait ses employés jusqu'à la corde, qui a tenté de détruire Tesla juste pour garder son monopole, et qui a fait électrocuter un éléphant en public pour montrer les dangers du courant alternatif. Voir un film « social » financé par lui, c'est un peu comme si un milliardaire d'aujourd'hui finançait un documentaire sur l'exploitation des travailleurs… tout en virant la moitié de son staff juste après. Il y a une ironie délicieuse, involontaire.
Au final, le film laisse une sensation très mitigée. On admire l'envie d'innover, l'idée d'essayer quelque chose de plus ambitieux que les simples saynètes de l'époque. On reconnaît ce petit mouvement de caméra, timide, mais symbolique, comme une tentative d'aller vers un cinéma plus vivant. On voit bien l'intention sociale, honnête ou non, maladroite mais réelle. Mais on ne peut pas non plus ignorer les limites : l'image confuse, la mise en scène approximative, la morale surlignée au marqueur, l'histoire qui se veut forte, mais sonne souvent creuse. Pas un grand film, donc. Pas même un film particulièrement réussi. Mais un jalon. Une pierre posée un peu de travers dans la construction du langage cinématographique. Et comme souvent avec les pionniers : ce n'est pas beau, ce n'est pas fluide, ce n'est pas maîtrisé… mais ça compte.
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