Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Kluster
Paula Henning et Robert Henning
2018

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Kluster
Petit objet non identifié posé sur la table comme si de rien n’était, Kluster a quelque chose du tour de magie de poche : une ficelle, une poignée d’aimants, une règle qu’on comprend en vingt secondes, et soudain tout le monde retient son souffle comme devant la scène du verre d’eau dans Jurassic Park. Créé par Paula Henning et Robert Henning, sorti en 2018, le jeu s’inscrit dans cette famille de petits jeux d’adresse minimalistes qui ne cherchent pas à impressionner par la quantité de matériel, mais par l’évidence de leur idée. On est loin des cathédrales ludiques pleines de cartes, de plateaux modulaires et de pictogrammes qui ressemblent à une déclaration fiscale islandaise. Ici, tout tient dans une pochette. C’est presque vexant de simplicité. Le principe est limpide : on délimite une zone avec une corde, puis chaque joueur, à son tour, doit poser un aimant à l’intérieur sans provoquer de catastrophe magnétique. Si des aimants se collent entre eux pendant votre tour, vous les récupérez. Le but est d’être le premier à se débarrasser de tous les siens. Voilà. Pas de sous-phase, pas de marché central, pas de pouvoir asymétrique, pas de “je déclenche mon effet de fin de manche si j’ai trois cristaux violets”. Juste des pierres aimantées qui se regardent de travers et n’attendent qu’une occasion pour se sauter dessus. C’est évidemment là que Kluster fonctionne le mieux. Le jeu transforme une action minuscule — poser un petit caillou noir — en moment de tension très bête et très efficace. On approche la main doucement, on teste l’espace, on fait semblant d’avoir une stratégie, puis tout part en claquement sec parce qu’un aimant planqué à l’autre bout de la corde a décidé de rejoindre ses copains. Le plaisir est tactile, sonore, immédiat. C’est un jeu qui fait rire sans demander la permission, un peu comme ces vieux jeux d’adresse qu’on sortait sur une table basse, sauf qu’ici la physique semble avoir bu deux verres de trop. Le hasard, ou plutôt l’imprévisibilité du magnétisme, fait partie du charme. On peut calculer, bien sûr. On peut observer les polarités, incliner son aimant, agrandir ou rétrécir la zone avec la corde, tenter un placement sournois pour piéger le joueur suivant. Mais on n’est jamais complètement maître de la situation. Kluster se situe dans cette zone amusante entre habileté et trahison cosmique. Parfois, on perd parce qu’on a été maladroit. Parfois, on perd parce que l’univers avait envie de faire une blague. C’est assez drôle… jusqu’au moment où c’est à nous que ça arrive. Cette part de chaos est aussi sa limite. Le jeu est malin, oui, mais il ne faut pas lui demander plus qu’il ne peut donner. Au bout de quelques parties, on a vite fait le tour de la proposition, surtout à deux, où la tension peut devenir un peu mécanique. À trois ou quatre, il respire mieux : les coups sont plus sales, l’espace se remplit plus vite, les catastrophes ont davantage de panache. Mais même dans cette configuration, Kluster reste un amuse-bouche. Un bon amuse-bouche, croustillant, efficace, qui disparaît vite, mais pas le plat qu’on raconte encore trois jours plus tard avec des étoiles dans les yeux. J’aime beaucoup son côté nomade. C’est typiquement le jeu qu’on peut trimballer en vacances, poser entre deux cafés, sortir à l’apéro, faire essayer à quelqu’un qui “n’aime pas les jeux de société” — phrase généralement prononcée par des gens traumatisés par une partie interminable de Monopoly en 1998. La barrière d’entrée est inexistante. Pas besoin d’aimer les jeux, pas besoin de connaître le vocabulaire, pas besoin de faire semblant de comprendre une stratégie de long terme. On pose un aimant. On prie. On accuse les lois de la physique. C’est universel. Le matériel participe beaucoup au plaisir. Les aimants ont une vraie présence, presque hypnotique, et leur comportement donne au jeu une personnalité très concrète. On ne déplace pas des cubes abstraits : on manipule des objets qui résistent, attirent, repoussent, menacent. Cette dimension physique donne à Kluster une fraîcheur que beaucoup de petits jeux d’ambiance aimeraient avoir. Il y a dans chaque manche un petit suspense de film catastrophe miniature, version Gravity sur nappe de cuisine. Reste que l’élégance du concept ne masque pas tout. La simplicité, ici, est à double tranchant. Elle rend le jeu immédiatement séduisant, mais elle limite aussi sa durée de vie. Les parties sont courtes, les règles sont propres, l’idée est excellente, mais la profondeur reste modeste. On peut améliorer un peu son toucher, repérer quelques astuces, jouer avec la forme de la corde, mais on ne découvre pas soudain un continent stratégique caché sous les aimants. Kluster ne ment pas sur ce qu’il est, simplement il n’est pas beaucoup plus que ça. Je le trouve donc très recommandable, mais avec mesure. Comme jeu d’appoint, c’est une réussite : drôle, accessible, immédiat, plus intelligent qu’il n’en a l’air dans sa façon de créer de la tension avec presque rien. Comme jeu central d’une soirée, c’est plus fragile. On le sort, on s’amuse, on enchaîne quelques manches, puis on passe à autre chose. Ce n’est pas un défaut rédhibitoire, plutôt une question de format. Kluster est une excellente chanson pop de deux minutes trente, pas un double album conceptuel avec solo de synthé au milieu. La VF, de toute façon, ne pose aucun problème particulier : le jeu est presque sans texte, et son langage principal, c’est celui des aimants qui claquent brutalement pendant qu’un joueur proteste avec mauvaise foi. C’est peut-être même là sa vraie force. Kluster n’a pas besoin de grands discours pour fonctionner. Il attire, il amuse, il agace un peu, puis il retourne dans sa pochette. Un petit champ magnétique ludique, sympathique et imparfait, qui ne révolutionne rien, mais qui sait très bien créer dix minutes de tension idiote et de plaisir partagé. Et parfois, dix minutes, c’est déjà pas mal.
Ma note61%
Joué le 28 Janvier 2023


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.