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· Julien   Lepage

Les trois mousquetaires : D'Artagnan
Martin Bourboulon
2023

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Illustration de critique : Les trois mousquetaires : D'Artagnan
Le cinéma français a de ces ambitions qui font chaud au cœur et un peu peur en même temps. Martin Bourboulon, à qui l'on doit notamment Papa ou Maman et Eiffel, s'attaque avec Les Trois Mousquetaires : D'Artagnan à l'un des romans les plus adaptés de l'histoire du cinéma — on frise la cinquantaine de versions depuis la première muette de 1909 — avec un budget pharaonique de 72 millions d'euros et un casting qui, sur le papier, donne franchement envie : François Civil, Vincent Cassel, Romain Duris, Pio Marmaï, Eva Green, Louis Garrel, Vicky Krieps… La liste fait saliver. Le résultat, lui, est plus mitigé. L'histoire, on la connaît par cœur : le jeune D'Artagnan débarque à Paris avec ses rêves de gloire, croise le fer avec les trois mousquetaires Athos, Porthos et Aramis, et se retrouve mêlé à un complot impliquant le Cardinal Richelieu et la mystérieuse Milady de Winter. Du Louvre au Palais de Buckingham, des bas-fonds de Paris au siège de La Rochelle, la France du XVIIe siècle sert de décor à des intrigues politiques et des duels à l'épée. Le film est prévu comme la première partie d'un diptyque — voire d'une trilogie, si l'on en croit certaines rumeurs —, ce qui conditionne d'emblée l'expérience : on sait qu'on ne verra pas le bout de l'histoire aujourd'hui. Et c'est justement là que le bât blesse en premier. Le roman de Dumas est une mécanique narrative d'une précision d'horloger, une succession de rebondissements qui s'enchaînent avec une logique implacable et jouissive. En étalant l'adaptation sur deux films, on espérait enfin une version qui aurait le temps de respirer, de développer ses personnages, de restituer la richesse de l'intrigue originale. Raté. Le scénario choisit plutôt de réécrire copieusement — et maladroitement. La scène emblématique de la triple provocation en duel, moment fondateur de la rencontre entre D'Artagnan et les mousquetaires, est ici traitée avec une maladresse confondante, comme si les scénaristes avaient voulu cocher la case du roman sans vraiment savoir quoi en faire. On remplace la fluidité dumassienne par une succession de coïncidences et de décisions de personnages dont la logique échappe régulièrement au spectateur. Pour pimenter le tout et faire « contemporain », les scénaristes ont jugé utile d'ajouter quelques fantaisies d'époque : Porthos est désormais bisexuel — pourquoi pas, les mœurs du XVIIe siècle étaient effectivement plus dissolues qu'on ne le croit —, et une séquence d'attaque lors d'un mariage royal prend des airs d'attentat terroriste avec usage intensif d'armes à feu. Ce genre d'initiative, censée dynamiser le récit, ne fait en réalité que décrédibiliser l'ensemble. Dumas n'avait pas besoin de ça : la modernité des Trois Mousquetaires, c'est précisément sa mécanique de manipulation politique, ses complots d'État, sa Milady qui préfigure toutes les espionnes de la fiction moderne. C'était là, disponible, suffisant. Il suffisait de s'en emparer vraiment. D'Artagnan, parlons-en. Le personnage tel qu'il est écrit ici manque cruellement de la dimension de jeune premier naïf et fougueux qui fait tout le charme du héros de Dumas. Son arc narratif est expédié, sa romance avec Constance Bonacieux (interprétée par Lyna Khoudri, qui n'a franchement pas grand-chose à jouer) tourne rapidement à la niaiserie. Les trois mousquetaires eux-mêmes, pourtant au cœur du titre, restent des silhouettes fonctionnelles plutôt que des personnages à part entière. Athos a sa part d'ombre, Porthos son exubérance, Aramis sa componction — mais l'écriture ne va guère plus loin. Le film effleure là où le roman creusait. Sous la surface du divertissement d'aventure, Bourboulon tente de faire exister une réflexion sur les guerres de religion et les jeux de pouvoir dans une France fracturée. Le Cardinal Richelieu incarne une forme de Realpolitik avant l'heure, Milady est une arme politique plus qu'un simple personnage de séductrice maléfique. Ces thèmes étaient au cœur de ce qui rend le roman de Dumas étonnamment moderne. Mais le film n'a ni le temps ni la profondeur nécessaires pour les développer vraiment : tout va trop vite, tout est aplati par un rythme qui confond précipitation et dynamisme. Et puis il y a les scènes d'action. C'est là que les choses se gâtent le plus sévèrement. Dans un film de cape et d'épée, les duels ne sont pas simplement des moments de bravoure — ce sont des numéros chorégraphiés qui obéissent à une logique proche de la comédie musicale ou des films d'arts martiaux : chaque mouvement doit être lisible, chaque échange narratif. Or la caméra de Bourboulon s'agite dans tous les sens, le montage hache menu, et l'on ne distingue souvent plus grand-chose de ce qui se passe à l'écran. La comparaison avec John Wick : Chapitre 4, sorti quelques jours plus tôt, est assassine — et involontaire. L'image elle-même n'arrange rien : brunâtre, uniformément sombre, elle baigne dans une saleté d'époque poussée jusqu'à l'absurde. Tout le monde est crasseux, les vêtements semblent ne jamais avoir été lavés, les visages disparaissent sous la crasse. On comprend l'intention réaliste, mais à ce degré, ça relève davantage du tic esthétique que de la reconstitution historique. Ce qui sauve le film du naufrage complet, c'est son casting — et le fait que chacun s'y donne vraiment. François Civil y met toute son énergie, même si, disons-le, il est un poil trop âgé pour incarner le côté jeune premier dégingandé du gascon de Dumas. Vincent Cassel est un Athos crédible, Pio Marmaï apporte une bonne dose de gouaille en Porthos. Mais la vraie surprise vient du duo royal formé par Louis Garrel et Vicky Krieps en Louis XIII et Anne d'Autriche : ils insufflent à leurs scènes un décalage subtil et bienvenu, une humanité fragile qui tranche avec le reste du film. Quant à Eva Green en Milady, elle est parfaite — mais si peu présente qu'on dirait qu'elle a été réservée pour la suite. Le problème, c'est justement cette suite. Le film se termine sur un non-événement, suspendu dans l'attente d'un second volet dont on n'est même pas certain qu'il verra jamais le jour — les deux films ayant cumulé environ huit millions de spectateurs dans le monde, ce qui est honnête sans être suffisant pour assurer la viabilité d'un troisième opus. Comme Spider-Man : Across the Spider-Verse ou Dead Reckoning cette même année, Les Trois Mousquetaires : D'Artagnan souffre de ce syndrome du film-fragment qui refuse de tenir debout seul. Un film d'aventure digne de ce nom devrait pouvoir s'apprécier sans avoir lu la suite du programme. Au final, cette énième adaptation du mythe dumassien est emblématique d'un certain cinéma français à grand spectacle : ambitieux, bien financé, bien peuplé de talents, et pourtant incapable de trouver sa propre personnalité. Il transpose là où il faudrait adapter, accumule là où il faudrait choisir, et malgré une volonté manifeste de bien faire, l'ennui pointe le bout du nez trop souvent pour qu'on puisse parler de réussite. On regrettera longtemps la version baroque et inventive de Paul W.S. Anderson de 2011, qui savait au moins ce qu'elle voulait être. Pour ceux qui ont soif d'aventure et d'épée, le roman de Dumas reste infiniment plus efficace — et Cyrano de Bergerac de Rappeneau, lui, n'a pas pris une ride.
Ma note44%
Vu le 16 Août 2023


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