L'arbre des possibles et autres histoires
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Vingt ans après sa publication, Bernard Werber reste une énigme littéraire française assez singulière : adulé par des millions de lecteurs à travers le monde, traduit dans une trentaine de langues, régulièrement snobé par la critique institutionnelle, et pourtant incapable de disparaître des rayons. L'arbre des possibles, sorti en 2002 chez Albin Michel, entre Le père de nos pères et Nos amis les humains, arrive à un moment charnière de sa carrière. La trilogie des Fourmis l'a propulsé au sommet, le cycle des Thanatonautes a confirmé l'engouement, et là, pour la première fois, il tente le format court. Vingt nouvelles. Un exercice de style différent. Et, soyons honnêtes, un résultat inégal.
Le recueil ne raconte pas une histoire au sens classique du terme. C'est un cabinet de curiosités : des dieux qui vont à l'école pour apprendre à gérer leurs troupeaux d'humains, des objets remplacés par leurs propres noms jusqu'à ce que le narrateur disparaisse lui-même dans la substitution, des voyageurs du temps qui partent en vacances au XVIIe siècle en se faisant vacciner contre la peste avant de prendre leur vaisseau spatial, des extra-terrestres qui observent les Terriens avec la condescendance amusée d'un naturaliste devant un insecte rare. Les personnages, eux, sont quasi inexistants en tant que tels : ce sont des silhouettes fonctionnelles, des vecteurs d'idées plutôt que des êtres de chair. On est chez Werber, pas chez Dostoïevski.
Et c'est précisément là que le bât blesse. L'auteur revendique un genre qu'il a lui-même baptisé « philosophie-fiction » : un mélange de SF, de philosophie et de spiritualité, une façon de faire observer l'humanité de l'extérieur, procédé qui n'est pas sans rappeler Voltaire dans Micromégas ou Montesquieu dans ses Lettres persanes. Sur le papier, ça sonne bien. Dans les faits, la comparaison tourne vite à son désavantage. Là où ces auteurs construisaient leur regard décalé avec une précision chirurgicale, Werber a tendance à poser une idée, à l'étirer sur trois pages, puis à la refermer avec une chute qui, la plupart du temps, ne surprend plus grand monde. Quelques nouvelles tirent leur épingle du jeu ; La dernière révolte, dystopie acerbe sur le jeunisme où des personnes âgées sont littéralement chassées à coup de filets parce qu'elles coûtent trop cher à la société, a un vrai mordant. Noir, dont la chute fonctionne exactement comme celle de Sixième sens, provoque un véritable effet de surprise. Mais ces réussites ponctuelles ne compensent pas le sentiment global d'une écriture en roue libre.
Car le vrai problème de ce recueil, c'est qu'il ressemble à un tiroir de brouillons qu'on aurait publié sans trop trier. Werber nous livrerait ici le fruit d'un exercice quotidien d'écriture instantanée, là où d'autres auteurs auraient gardé leurs pages moins abouties bien au fond d'un fond de placard. Il y a dans cette générosité quelque chose de touchant et quelque chose d'un peu paresseux. On pense à ces albums de musiciens en pleine gloire qui sortent leurs chutes de studio parce que le public achètera de toute façon ; et le public a effectivement acheté. Le livre s'est très bien vendu.
Ce n'est pas que les idées manquent : elles ne manquent jamais chez lui, et c'est sincèrement ce qu'on lui reconnaît en premier. Certaines prémisses auraient pu alimenter des romans entiers : et si on utilisait le clonage pour créer de la main-d'œuvre gratuite ? Et si les végétaux avaient une conscience que nous n'arrivons pas à décoder ? Ce dernier thème, d'ailleurs, circule dans toute son œuvre comme un fil obsessionnel. Le problème, c'est que vingt ans de livres dans le même univers finissent par créer une sensation de déjà-lu. Les mêmes symboles, les mêmes structures narratives, les mêmes noms : le patronyme Nemrod, par exemple, traverse le recueil et ressurgit dans L'empire des anges, dans Paradis sur mesure, dans le cycle Lucrèce Nemrod des années 2000. C'est un univers partagé, une mythologie personnelle cohérente ; mais ici, en format court, ça ressemble surtout à du recyclage.
La réédition en beau livre illustré par Mœbius (le dessinateur de L'Incal, collaborateur de Jodorowsky) lui a offert une seconde vie méritée. Les dessins de Mœbius ont cette capacité rare à faire paraître les idées plus grandes qu'elles ne sont sur la page. C'est peut-être la meilleure version du livre : avec des images pour combler les ellipses que le texte ne remplit pas toujours.
Si vous n'avez jamais lu Werber, commencez par Les fourmis ou Les thanatonautes : des œuvres où son ambition et son exécution sont à peu près au même niveau. Si vous êtes déjà fan et que vous cherchez la même énergie en format de nouvelles SF philosophiques, Ray Bradbury et ses Chroniques martiennes vous donneront la même ivresse des possibles, avec une maîtrise formelle nettement supérieure. L'arbre des possibles n'est pas un mauvais livre. C'est un livre moyen écrit par un auteur qui peut faire bien mieux ; et ça, c'est peut-être la critique la plus sévère qu'on puisse formuler.
Le recueil ne raconte pas une histoire au sens classique du terme. C'est un cabinet de curiosités : des dieux qui vont à l'école pour apprendre à gérer leurs troupeaux d'humains, des objets remplacés par leurs propres noms jusqu'à ce que le narrateur disparaisse lui-même dans la substitution, des voyageurs du temps qui partent en vacances au XVIIe siècle en se faisant vacciner contre la peste avant de prendre leur vaisseau spatial, des extra-terrestres qui observent les Terriens avec la condescendance amusée d'un naturaliste devant un insecte rare. Les personnages, eux, sont quasi inexistants en tant que tels : ce sont des silhouettes fonctionnelles, des vecteurs d'idées plutôt que des êtres de chair. On est chez Werber, pas chez Dostoïevski.
Et c'est précisément là que le bât blesse. L'auteur revendique un genre qu'il a lui-même baptisé « philosophie-fiction » : un mélange de SF, de philosophie et de spiritualité, une façon de faire observer l'humanité de l'extérieur, procédé qui n'est pas sans rappeler Voltaire dans Micromégas ou Montesquieu dans ses Lettres persanes. Sur le papier, ça sonne bien. Dans les faits, la comparaison tourne vite à son désavantage. Là où ces auteurs construisaient leur regard décalé avec une précision chirurgicale, Werber a tendance à poser une idée, à l'étirer sur trois pages, puis à la refermer avec une chute qui, la plupart du temps, ne surprend plus grand monde. Quelques nouvelles tirent leur épingle du jeu ; La dernière révolte, dystopie acerbe sur le jeunisme où des personnes âgées sont littéralement chassées à coup de filets parce qu'elles coûtent trop cher à la société, a un vrai mordant. Noir, dont la chute fonctionne exactement comme celle de Sixième sens, provoque un véritable effet de surprise. Mais ces réussites ponctuelles ne compensent pas le sentiment global d'une écriture en roue libre.
Car le vrai problème de ce recueil, c'est qu'il ressemble à un tiroir de brouillons qu'on aurait publié sans trop trier. Werber nous livrerait ici le fruit d'un exercice quotidien d'écriture instantanée, là où d'autres auteurs auraient gardé leurs pages moins abouties bien au fond d'un fond de placard. Il y a dans cette générosité quelque chose de touchant et quelque chose d'un peu paresseux. On pense à ces albums de musiciens en pleine gloire qui sortent leurs chutes de studio parce que le public achètera de toute façon ; et le public a effectivement acheté. Le livre s'est très bien vendu.
Ce n'est pas que les idées manquent : elles ne manquent jamais chez lui, et c'est sincèrement ce qu'on lui reconnaît en premier. Certaines prémisses auraient pu alimenter des romans entiers : et si on utilisait le clonage pour créer de la main-d'œuvre gratuite ? Et si les végétaux avaient une conscience que nous n'arrivons pas à décoder ? Ce dernier thème, d'ailleurs, circule dans toute son œuvre comme un fil obsessionnel. Le problème, c'est que vingt ans de livres dans le même univers finissent par créer une sensation de déjà-lu. Les mêmes symboles, les mêmes structures narratives, les mêmes noms : le patronyme Nemrod, par exemple, traverse le recueil et ressurgit dans L'empire des anges, dans Paradis sur mesure, dans le cycle Lucrèce Nemrod des années 2000. C'est un univers partagé, une mythologie personnelle cohérente ; mais ici, en format court, ça ressemble surtout à du recyclage.
La réédition en beau livre illustré par Mœbius (le dessinateur de L'Incal, collaborateur de Jodorowsky) lui a offert une seconde vie méritée. Les dessins de Mœbius ont cette capacité rare à faire paraître les idées plus grandes qu'elles ne sont sur la page. C'est peut-être la meilleure version du livre : avec des images pour combler les ellipses que le texte ne remplit pas toujours.
Si vous n'avez jamais lu Werber, commencez par Les fourmis ou Les thanatonautes : des œuvres où son ambition et son exécution sont à peu près au même niveau. Si vous êtes déjà fan et que vous cherchez la même énergie en format de nouvelles SF philosophiques, Ray Bradbury et ses Chroniques martiennes vous donneront la même ivresse des possibles, avec une maîtrise formelle nettement supérieure. L'arbre des possibles n'est pas un mauvais livre. C'est un livre moyen écrit par un auteur qui peut faire bien mieux ; et ça, c'est peut-être la critique la plus sévère qu'on puisse formuler.
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