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· Julien   Lepage

La colline a des yeux
Alexandre Aja
2006

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Illustration de critique : La colline a des yeux
Quand Wes Craven confie à un jeune Français de vingt-huit ans le soin de refaire son La colline a des yeux de 1977, on se dit que soit le vieux maître a flairé quelque chose, soit il a complètement perdu la boule. Alexandre Aja, tout frais auréolé du succès de Haute tension présenté à Sundance, débarque à Hollywood avec son acolyte Grégory Levasseur et un budget de quinze millions de dollars pour transformer le classique cradingue des seventies en machine à sensations formatée pour le XXIe siècle. Le casting réunit Aaron Stanford, Kathleen Quinlan, Ted Levine et Emilie de Ravin, qui vient tout juste de terminer la première saison de Lost à Hawaï avant de foncer au Maroc. L'attente était double : réussir là où tant de remakes horriblement proprets avaient échoué, tout en ne massacrant pas un film culte qui avait su, malgré ses moyens dérisoires, nous glacer le sang.

La famille Carter traverse le désert du Nouveau-Mexique en caravane pour fêter les noces d'argent des patriarches, Big Bob et Ethel. Ancien flic de Cleveland au caractère bien trempé, Bob espère que ce voyage resserrera les liens familiaux passablement distendus. Mais personne n'a vraiment envie d'être là : Lynn, la fille aînée, s'inquiète pour son bébé, son mari Doug le démocrate à lunettes redoute de passer trop de temps avec son beau-père réac, la jeune Brenda regrette de ne pas être partie faire la fête à Cancun, et Bobby l'ado ne s'intéresse qu'aux deux bergers allemands. Après un arrêt dans une station-service inquiétante tenue par un vieux schnock aux conseils douteux, ils empruntent un raccourci non répertorié. Évidemment, les pneus explosent sur un piège métallique et la famille se retrouve coincée au milieu de nulle part. Sauf que nulle part, ici, c'est l'ancien site d'essais nucléaires du gouvernement américain, et les collines arides abritent une famille de mutants cannibales qui n'ont pas vu de chair fraîche depuis un bail.

Le scénario suit fidèlement la trame de l'original tout en y greffant ce fameux contexte nucléaire qui justifie les monstruosités. Aja et Levasseur ont documenté leur affaire en étudiant les victimes de Tchernobyl et d'Hiroshima, ce qui donne une épaisseur documentaire aux mutants sans pour autant transformer le film en pamphlet antinucléaire. C'est efficace, mais pas franchement révolutionnaire : on reconnaît les codes du survival horror avec sa construction en deux temps, la longue mise en place qui installe l'atmosphère avant que tout bascule dans la violence pure. Le problème, c'est que le prologue dévoile trop vite la menace en montrant des scientifiques se faire massacrer par les mutants. Cette séquence d'ouverture, censée poser le contexte, tue dans l'œuf le mystère que le film original savait maintenir. Du coup, quand la famille Carter arrive à la station-service et que le vieux pompiste joue les guides touristiques du désert, on sait déjà ce qui les attend. La mécanique narrative fonctionne, certes, mais elle manque de surprises : on devine rapidement qui survivra, qui mourra, et dans quel ordre approximatif.

Les personnages suivent des archétypes assez balisés, mais Aja prend le temps de les installer avant le carnage, ce qui n'est pas négligeable. Doug, le gendre intellectuel pacifiste qui va devoir découvrir sa part d'ombre pour survivre, incarne la transformation la plus radicale de la famille. Son évolution du gentil garçon à lunettes en machine à tuer couverte de sang reste le pivot émotionnel du film. Bob, le patriarche à l'ancienne, représente une Amérique révolue, celle qui pensait pouvoir tout contrôler, et sa chute annonce la nécessité pour les autres de se réinventer. Brenda, l'ado, subit les pires violences mais trouve en elle des ressources insoupçonnées, même si le film exploite sa détresse de manière assez gratuite par moments. Les mutants, eux, perdent malheureusement en complexité : là où le film de Craven présentait une vraie famille miroir avec sa propre structure, sa hiérarchie, ses tensions internes, ici ils deviennent surtout une horde de monstres à éliminer. La jeune Ruby, mutante au grand cœur qui aide la famille, reste le seul personnage à conserver une ambiguïté intéressante.

Le film brasse des thématiques qui auraient pu le transcender, mais Aja préfère surfer dessus plutôt que de les creuser vraiment. L'opposition entre deux Amériques — celle, propre et conformiste des Carter, et celle, monstrueuse et rejetée des mutants victimes des essais nucléaires gouvernementaux — reste en filigrane sans jamais vraiment s'imposer. On a des mannequins hilares plantés dans le village fantôme, vestiges d'une propagande des années cinquante, et un drapeau américain utilisé de manière iconoclaste, mais ces trouvailles restent des ornements plus que des éléments structurants. Le discours sur la violence d'État qui crée ses propres monstres, sur la civilisation qui génère sa propre barbarie, affleure sans jamais exploser. Aja semble davantage intéressé par la mécanique de la peur que par la profondeur du propos, ce qui fait de La colline a des yeux un film d'horreur efficace, mais pas franchement subversif. Là où Craven en 1977 faisait résonner son film avec la fin du Vietnam et une certaine désillusion américaine, le remake de 2006 arrive au milieu des années Bush sans vraiment mordre, préférant l'adrénaline à l'engagement.

Techniquement, Aja démontre une vraie maîtrise et c'est peut-être ce qui sauve le film. Tourné dans le désert marocain à Ouarzazate sous une chaleur de quarante-huit degrés qui faisait littéralement fondre le maquillage en latex, le film possède une beauté poisseuse indéniable. La photographie de Maxime Alexandre capte la désolation des paysages avec des plans larges qui rendent les personnages minuscules face à l'immensité hostile. Créer la peur en plein jour reste un défi qu'Aja relève plutôt bien, avec ces panoramiques sur les collines où l'on devine des silhouettes, ces travellings qui suivent les protagonistes perdus dans l'étendue aride. Le travail de KNB EFX Group sur les mutants impressionne par son réalisme gluant : ils ont passé six mois à concevoir ces créatures en utilisant des outils de modélisation 3D avant de fabriquer les prothèses. La violence graphique, qui a valu au film une classification NC-17 initiale avant qu'il soit remonté pour obtenir son R, reste brutale sans tomber dans la pure provocation gratuite, même si certaines scènes semblent exister uniquement pour choquer. La bande-son du duo Tomandandy ajoute une couche électronique anxiogène qui fonctionne bien, même si elle manque parfois de personnalité.

Côté performances, Ted Levine campe un Big Bob solide en patriarche bourru, loin de son Buffalo Bill du Silence des agneaux, avec des improvisations qui donnent de l'authenticité à son personnage. Kathleen Quinlan, dans son premier vrai rôle dans un film d'horreur, compose une mère de famille réaliste mais le scénario ne lui laisse hélas pas beaucoup d'espace. Aaron Stanford, qu'on connaissait pour son Pyro dans X-men, porte le film sur ses épaules de gendre transformé en guerrier : il avait demandé à ne pas voir les mutants maquillés avant le tournage pour que sa peur soit authentique, et ça se voit à l'écran. Sa transformation progressive, du pacifiste horrifié à l'homme capable de tuer pour protéger les siens, constitue le cœur émotionnel du film. Emilie de Ravin livre une prestation intense en Brenda, passant de l'adolescente boudeuse à la survivante traumatisée avec une conviction palpable. Vinessa Shaw, qu'Aja voulait depuis qu'il l'avait vue dans Eyes wide shut de Kubrick, apporte une fragilité touchante. Du côté des mutants, Michael Bailey Smith en Pluto et Robert Joy en Lizard parviennent à exister sous des tonnes de latex, même si leurs personnages manquent de la profondeur qu'on aurait pu leur donner.

La colline a des yeux reste un remake honnête et techniquement accompli qui fait son boulot de film d'horreur viscéral sans parvenir à dépasser son statut de grosse production efficace. Aja maîtrise son sujet, compose des images fortes et maintient une tension réelle, mais son film manque de cette rage souterraine qui faisait du modèle de Craven plus qu'un simple exercice de style horrifique. On sort secoué, mal à l'aise, avec quelques images collées à la rétine, mais sans cette sensation d'avoir assisté à quelque chose de véritablement dérangeant ou transgressif. Le film choisit la violence frontale là où l'original préférait la suggestion, le grand spectacle gore là où le petit budget de 1977 imposait une économie de moyens qui servait finalement mieux le propos. C'est propre, c'est brutal, c'est impressionnant par instants, mais ça reste sagement dans les clous du survival horror moderne.
Ma note68%
Vu le 6 Octobre 2009


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