Les contes du chat perché
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La littérature jeunesse française a ceci de particulier qu'elle survit aux décennies non pas par transformation, mais par répétition fidèle. Lorsque Jacques Colombat s'attelle en 1994 à adapter les contes de Marcel Aymé pour Canal+, l'entreprise est d'emblée placée sous le signe du respect : respect d'un auteur culte, respect d'un lectorat qui a grandi avec Delphine et Marinette, respect des illustrations de Roland et Claudine Sabatier qui avaient déjà accompagné l'édition Gallimard jeunesse. Le résultat est une série animée en quinze épisodes d'une vingtaine de minutes, diffusée pour la première fois le 26 décembre 1994 dans l'émission Canaille Peluche, avec Claude Villers — voix reconnaissable entre mille — dans le rôle du chat narrateur, et Sylvie Jacob, Dorothée Pousséo, Patrick Préjean ou encore Henri Courseaux au casting vocal. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que ces contes passent à l'écran : une adaptation en marionnettes avait déjà été diffusée sur la deuxième chaîne de l'ORTF dès décembre 1968. Colombat sait donc qu'il marche sur un terrain balisé. L'univers est celui qu'on connaît : une ferme quelque part dans la France profonde, des parents bourrus mais pas méchants, et deux petites filles — Delphine l'aînée et Marinette la cadette — qui passent leur temps à comploter avec les animaux de la basse-cour contre l'autorité parentale. Aymé avait eu la bonne idée, dès les années 1930, de faire parler les bêtes avec une politesse désarmante et une logique implacable, tandis que les adultes restaient enfermés dans leur pragmatisme rural. La série reprend fidèlement quinze des dix-sept histoires du recueil, en conservant la quasi-totalité des dialogues originaux — ce qui constitue à la fois sa force et son principal défaut de fabrication. Du côté des qualités scénaristiques, la fidélité au texte d'Aymé est indéniable et mérite d'être saluée : les dialogues, ciselés, ironiques, traversés d'une cruauté douce qui n'appartient qu'à lui, passent à l'écran sans trop de dommages. L'auteur lui-même déclarait avoir écrit ces contes pour « les enfants âgés de 4 à 75 ans » — et cet équilibre-là, la série le préserve à peu près. On retrouve cette tension caractéristique entre l'innocence affichée du récit et la noirceur qui sourd en dessous : les parents punissent, les animaux mentent parfois, le monde n'est pas toujours juste. Ce n'est pas Barbapapa. Mais justement parce que la série s'appuie tellement sur le texte, elle peine à exister comme œuvre télévisuelle autonome. Certains épisodes donnent l'impression d'un livre lu à voix haute avec des images superposées, plutôt que d'une véritable adaptation. Le passage du conte imprimé au dessin animé demandait peut-être un peu plus d'audace dans la transposition. Les personnages de Delphine et Marinette sont correctement campés, sans être particulièrement mémorables dans leur version animée. Elles fonctionnent surtout comme un duo — la prudente et la téméraire — sans que la série prenne le temps d'approfondir leurs individualités au-delà de ce que le texte d'Aymé imposait déjà. Les parents, eux, sont délibérément archétypaux : figures d'autorité un peu frustes, pas malveillants, mais sourds à la logique enfantine — et c'est précisément là que réside l'ironie aymésienne. Le chat, narrateur omniscient et légèrement condescendant, est sans doute le personnage le plus réussi de l'ensemble, notamment grâce à la voix de Claude Villers, qui lui donne une gravité tendre parfaitement raccord. Sur le fond, la série porte les thèmes chers à Aymé : la complicité de l'enfance contre l'ordre adulte, la parole animale comme révélateur de vérités humaines, la justice naturelle opposée à la loi des hommes. Il y a dans ces contes une critique sociale discrète mais réelle — les paysans sont montrés dans leur relation utilitaire aux bêtes, que les enfants, eux, traitent en égaux. La série ne creuse pas ces thèmes de manière explicite, ce qui est sage : Aymé n'avait pas besoin d'être expliqué pour être compris. Là où les choses se compliquent, c'est du côté de la réalisation proprement dite. L'animation, produite par France Animation et CINAR — coproduction franco-canadienne typique de l'époque —, est honnête sans être flamboyante. Les décors, inspirés des illustrations de Roland et Claudine Sabatier, ont un vrai charme pastel, avec leurs champs doux et leurs intérieurs de ferme crayonnés. Mais les mouvements sont parfois raides, les expressions faciales limitées, et l'ensemble manque du souffle qu'on trouvait, au même moment, dans des productions comme Kirikou et la Sorcière — même si la comparaison n'est pas totalement juste, Ocelot étant dans une tout autre catégorie. La musique de Tony Rallo et Charles Level fait le travail sans laisser de trace : des nappes champêtres, fonctionnelles, qui accompagnent sans surprendre. Les voix, en revanche, constituent le vrai point fort de la production. Claude Villers — journaliste et animateur radio à la carrière longue et éclectique — prête au chat narrateur une ironie bienveillante qui colle parfaitement à l'esprit du recueil. Patrick Préjean, habitué des doublages et des séries d'animation françaises depuis des décennies, assure la galerie des personnages secondaires avec son efficacité habituelle. Le casting vocal est globalement solide, et c'est souvent lui qui sauve les passages où l'animation se fait trop économe. Au bout du compte, Les Contes du chat perché de 1994 est une adaptation sérieuse et bienveillante d'une œuvre qui méritait d'être portée à l'écran — et qui l'avait déjà été en 1968. Elle remplira parfaitement son office auprès des enfants qui découvrent Aymé pour la première fois, et procurera aux adultes nostalgiques une douceur familière, à défaut d'une véritable surprise. C'est le genre de série qui fait du bien sans marquer durablement — respectable, attachante, un peu trop sage. Pour qui souhaite prolonger l'expérience, le passage directement aux livres originaux s'impose ; et pour une animation française de la même veine mais plus ambitieuse sur le plan formel, Cyrano de Bergerac de Rappeneau adaptait avec bien plus d'éclat, dans le même esprit de fidélité au texte, un monument de la littérature nationale.
Ma note65%
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