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· Julien   Lepage

Les innocentes
Anne Fontaine
2015

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Illustration de critique : Les innocentes
La Pologne de l'immédiat après-guerre, des nonnes bénédictines enceintes suite aux viols de soldats soviétiques, une médecin athée de la Croix-Rouge propulsée dans ce huis clos religieux — sur le papier, Anne Fontaine tenait là un sujet d'une densité rare, inspiré du journal de Madeleine Pauliac, résistante et médecin-chef de l'hôpital français de Varsovie, dont le neveu Philippe Maynial est à l'origine du projet. Une matière historique brûlante, portée à l'écran avec Lou de Laâge dans le rôle principal, Agata Buzek et Agata Kulesza en religieuses polonaises, et Vincent Macaigne en médecin de soutien. Tout cela pour accoucher — le mot s'impose — d'un film qui ne tient pas vraiment ses promesses. Décembre 1945. Mathilde Beaulieu, jeune interne à la Croix-Rouge, soigne des rescapés français en attente de rapatriement dans une Pologne dévastée. Une religieuse polonaise débarque un soir au dispensaire, affolée. Mathilde la suit jusqu'à un couvent bénédictin isolé dans la campagne enneigée : une trentaine de sœurs y vivent recluses, plusieurs d'entre elles portant les grossesses issues des passages répétés de soldats soviétiques. La mère supérieure exige le silence absolu sur le scandale. Des naissances clandestines s'enchaînent. La syphilis rôde. Et Mathilde, athée et rationaliste, tente de naviguer entre les impératifs médicaux et les résistances d'une communauté qui ne vit que par et pour la Règle. Le scénario, signé Sabrina B. Karine, Alice Vial et Pascal Bonitzer, peine à structurer cette matière. Le film avance par accumulation de séquences factuelles plutôt que par une véritable architecture dramatique : on assiste aux accouchements, aux résistances des nonnes, aux tensions avec la hiérarchie de la Croix-Rouge, à quelques échos du contexte géopolitique — la Pologne catholique coincée entre l'Allemagne vaincue et l'URSS victorieuse, deux occupants successifs — sans que tout cela ne s'articule vraiment en profondeur. Les thèmes s'empilent : la guerre comme permission au viol, la foi comme cage, le corps féminin comme territoire conquis, la solidarité entre femmes par-delà les croyances. Autant de sujets immenses traités en surface, effleurés plutôt qu'excavés. Ce qui m'a le plus agacé, c'est la façon dont le film finit par réduire ses propres personnages à des fonctions. La mère supérieure — Agata Kulesza, la remarquable Wanda d'Pawlikowski — est progressivement transformée en antagoniste univoque, mourant seule de la syphilis pendant que le reste de la communauté se resserre béatement autour des nourrissons dans un couvent devenu pouponnière. C'est d'une lourdeur que le film n'assume même pas franchement, comme s'il avait honte de son propre manichéisme mais ne savait pas comment l'éviter. Le contrepoint de Mathilde n'est guère plus subtil : fille de communistes, elle est censée incarner la laïcité raisonnée face à la foi aveugle, mais le scénario lui fait régulièrement prendre des airs béats au milieu des nonnettes, comme si la proximité de toutes ces femmes entre elles l'illuminait d'une grâce inattendue. C'est maladroit, et même un peu irritant. Quant au personnage de Vincent Macaigne — médecin juif, seul survivant de sa famille exterminée — il est si systématiquement cantonné au registre du soulagement comique qu'on ne sait plus trop s'il est là pour équilibrer le film ou pour remplir les silences gênants. Sur les thèmes, le film a pourtant le mérite de mettre sur la table quelque chose que le cinéma de guerre français n'aborde presque jamais : le viol comme arme banalisée, récompense tacitement accordée aux vainqueurs, impunité intégrée au tribut de guerre. C'est un sujet immémoriel que Les innocentes refuse heureusement de sentimentaliser. La violence n'est pas montrée, elle est dans les corps, dans les silences, dans les gestes empêchés de nonnes qui ne savent pas nommer ce qui leur est arrivé ni ce qui se passe dans leur ventre. Il y a là une vraie intelligence du cadrage du traumatisme. Le film interroge aussi, avec moins de réussite, les mécanismes de la foi comme abdication du libre arbitre — la fascination que peut exercer un ordre contemplatif sur quelqu'un qui n'en comprend ni les clés ni l'utilité — sans jamais vraiment trancher, ce qui aurait pu être une qualité si tout le reste avait été plus rigoureux. La réalisation d'Anne Fontaine est d'une sobriété qui colle à son sujet — peut-être même trop collée, trop sage. La photographie de Caroline Champetier est, elle, franchement admirable : les intérieurs du couvent sont éclairés avec une précision qui révèle les visages des religieuses sans les scruter, dans une lumière froide, presque désaturée, qui transforme les plans couleur en quelque chose qui frôle le noir et blanc. La neige polonaise n'a jamais semblé aussi pesante. La bande-son de Grégoire Hetzel est discrète et juste, renforcée par les chants liturgiques des sœurs qui constituent les seuls moments où le film laisse vraiment respirer quelque chose — une espèce de beauté fragile, quasi abstraite, qui tient à distance la catastrophe. Lou de Laâge joue avec une application constante, un regard d'une chaleur réelle, zéro pathos. Elle est juste. Elle est même, à certains moments, très bien. Mais le personnage qu'on lui a écrit ne lui permet pas grand-chose au-delà de la réaction empathique. Agata Buzek en sœur Maria, elle, compose quelque chose de plus trouble, de plus habité — une croyante sincère traversée par des doutes que son corps exprime mieux que ses mots. C'est le vrai visage du film, celui qu'on aurait voulu voir davantage au centre. Agata Kulesza, bridée par l'écriture de son personnage, fait ce qu'elle peut avec une mère supérieure dont la trajectoire vire à la fable morale. Vincent Macaigne, lui, semble avoir été parachuté d'un autre film — ce qui est à la fois son charme et sa limite dans ce contexte. Les innocentes est un film qui donne l'impression frustrante d'être à côté de lui-même. Il possède les ingrédients d'une œuvre marquante — un fait historique méconnu et bouleversant, une équipe technique de haut niveau, un casting solide — et il se contente d'en faire quelque chose de correct, de propre, de pudique jusqu'à l'anesthésie émotionnelle. On sort de là avec le sentiment d'avoir vu la partie visible d'un iceberg sans jamais en soupçonner la profondeur. Ceux qui cherchent un traitement cinématographique puissant du sort des femmes en temps de guerre feront mieux de se tourner vers Au revoir là-haut pour l'après-guerre française, ou vers les œuvres de Agnieszka Holland pour la Pologne dévastée — une cinéaste qui n'a jamais eu peur de plonger les mains dans la matière de l'Histoire.
Ma note43%
Vu le 8 Août 2023


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