Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

La femme de mon pote
Bertrand Blier
1983

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : La femme de mon pote
Quarante ans après sa sortie, La femme de mon pote reste un objet cinématographique un peu à part dans la carrière de Bertrand Blier : ni vraiment un film de commande, ni totalement un film d'auteur assumé, quelque part entre les deux, comme suspendu entre l'envie de plaire au grand public et le refus de totalement se soumettre à ses codes. Le casting, en tout cas, avait de quoi intriguer — voire inquiéter. Coluche, Isabelle Huppert et Thierry Lhermitte dans un triangle amoureux filmé en station de ski : sur le papier, ça ressemble furieusement à une mauvaise idée. L'histoire est simple, presque trop. Micky et Pascal sont deux copains qui travaillent à Courchevel. Pascal a une liaison avec Viviane, une jeune femme libre et légèrement insaisissable. Micky, lui, tombe amoureux d'elle — en silence, puis moins en silence. Et un jour, Pascal pousse lui-même son ami dans les bras de sa petite amie, avec une désinvolture qui dit tout sur la psychologie du personnage. Ce qui s'ensuit est une variation douce-amère sur l'amitié, le désir et les arrangements tacites que les gens se trouvent pour éviter d'avoir à choisir. Le scénario, c'est là que le bât blesse un peu. Blier n'est pas ici en mode électrochoc. On est loin du souffle dévastateur des Valseuses ou de la provocation frontale de Tenue de soirée. Le film accuse un ventre mou sensible en son milieu, quelques scènes qui tournent en rond, et une conclusion qui, si elle est élégante dans son refus du happy-end conventionnel, arrive un peu vite. Les dialogues, en revanche, sont souvent délicieux — c'est d'ailleurs là que la patte Blier se manifeste le mieux, dans ces répliques qui claquent sans avoir l'air d'y toucher, dans ce sens du sous-entendu et de l'ellipse qui évite au film de sombrer dans la comédie romantique lambda. Ce qui est intéressant, c'est la manière dont Blier distribue les défauts entre ses personnages. Micky — le Coluche — est fondamentalement un sale type. Égocentrique, possessif, capable d'une jalousie maladive qui confine à la toxicité. Le film n'essaie pas de l'absoudre. Et Viviane, elle, ne choisit pas vraiment non plus : elle flotte entre les deux hommes avec une légèreté qui peut se lire comme de la liberté ou comme une forme d'irresponsabilité affective. Ce trio ne peut pas durer — et Blier le sait, et nous le fait savoir, sans jamais appuyer dessus. C'est presque là sa plus grande qualité : une certaine pudeur dans le traitement du drame. Le film navigue en permanence à la lisière du drame qui ne se produit pas, et choisit à chaque fois de bifurquer vers quelque chose de plus ambigu, de plus honnête. L'un des thèmes centraux, c'est l'amitié masculine et ses impasses. La relation entre Micky et Pascal est touchante précisément parce qu'elle est compliquée, parce qu'elle résiste à la trahison tout en ne pouvant pas l'ignorer. Blier filme ça sans sentimentalisme, avec une distance qui préserve la dignité des personnages. La question de savoir comment deux hommes peuvent rester amis quand l'un a couché avec la femme de l'autre — et avec sa bénédiction, qui plus est — n'est jamais vraiment résolue, et c'est tant mieux. Du côté de la réalisation, Blier surprend agréablement. Il filme Courchevel avec un vrai sens de l'espace, loin de la carte postale. Ce chalet perché le long d'un tire-fesse, à la localisation improbable et presque surréaliste, dit beaucoup de sa capacité à trouver du singulier dans le banal. La photographie est propre, le montage bien rythmé, et l'ensemble respire. La bande-son est discrète, fonctionnelle — on n'est pas dans un film qui cherche à vous emballer avec sa musique. Le tournage n'a pourtant pas été de tout repos. Coluche traversait à l'époque une période de dépression sérieuse, et ça se ressent parfois — non pas négativement, mais dans une forme d'humanité brute qu'il dépose sur le personnage. Car la grande surprise de La femme de mon pote, c'est précisément Coluche. Dans le même millésime 1983, il allait crever l'écran dans Tchao Pantin de Claude Berri et décrocher un César mérité. Ici, il anticipe ce virage en donnant à Micky une profondeur qu'on ne lui attendait pas : vulnérable, buté, pas très sympathique au fond, mais terriblement humain. C'est lui qui porte le film, plus qu'on ne l'aurait cru. Thierry Lhermitte, de son côté, rejoue une variation de Popeye — son personnage dans Les Bronzés font du ski quatre ans plus tôt : même station de ski, même séduction facile, même rapport conquérant aux femmes. Mais Pascal est une version plus sombre et plus opaque de cette figure. Il y a quelque chose de moins lisible chez lui, une inquiétude derrière la décontraction. Lhermitte joue ça avec sobriété et s'en tire très bien. Quant à Isabelle Huppert, elle minaude avec une conviction désarmante, quelque part entre la candeur et la perversité douce, tenant l'équilibre délicat d'un personnage qui pourrait facilement devenir insupportable ou inconsistant. Elle le rend fascinant. Au bout du compte, La femme de mon pote est un bon film — pas un grand film, pas un Blier essentiel, mais une dramédie sentimentale qui fonctionne, portée par un trio improbable qui s'avère parfaitement complémentaire. C'est le dernier film de Blier avant ce que ses admirateurs appellent pudiquement son passage à vide. On y trouve encore sa singularité, son refus des conventions morales, sa tendresse ironique — mais en version allégée, presque sage. Pour qui aime le cinéma français de cette époque, ou qui voudrait creuser l'œuvre de Blier sans commencer par les pièces les plus rugueuses, c'est une porte d'entrée honnête. Et un document touchant sur ce que Coluche aurait pu devenir, si le destin avait tourné autrement.
Ma note66%
Vu le 29 Septembre 2023


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.