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· Julien   Lepage

L'homme orchestre
Georges Méliès
1900

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Illustration de critique : L'homme orchestre
Petit film d'une minute à peine, tourné à la toute fin du XIXe siècle, L'homme orchestre appartient à cette poignée d'œuvres que tout amateur de cinéma muet a croisées un jour, souvent en cours, en bonus de DVD ou au détour d'une rétrospective. Objet bref, presqu'anodin, il condense pourtant une certaine idée du cinéma des origines : une scène nue, un truc, un homme seul face à la caméra, et l'envie manifeste de montrer ce que le médium peut faire de plus que le théâtre. Rien de plus, rien de moins.

Classique. Il reprend la formule d'Un homme de têtes, en mieux fait. Du Méliès pur jus ! Tout est là, immédiatement reconnaissable, confortable. Le dispositif est simple, frontal, assumé jusqu'au bout : une scène, des chaises, un homme qui se démultiplie. Le cinéma comme boîte à malices, pas comme machine à raconter. On regarde moins une histoire qu'un principe à l'œuvre, répété avec une application scolaire.

Le plaisir vient d'abord de cette précision artisanale. Chaque apparition est réglée comme une mécanique d'horloger, sans bavure visible, sans chevauchement maladroit. Le geste est sûr, maîtrisé, et rappelle à quel point Georges Méliès savait exactement ce qu'il faisait avec ses trucages. Il y a quelque chose de réjouissant à voir ce corps unique se fragmenter en petite fanfare disciplinée, comme une déclinaison visuelle d'un solo de music-hall. Le cinéma n'imite pas le réel : il le démonte et le remonte sous nos yeux.

Mais cette jubilation a ses limites, et elles arrivent vite. Le principe est exposé, puis déroulé, puis achevé sans surprise. Aucune variation, aucun contrepoint, aucune escalade véritable. Une fois l'orchestre complet, le film semble déjà avoir tout dit. Là où d'autres œuvres du même auteur laissent surgir l'étrangeté ou l'absurde, ici la démonstration reste sage, presque trop propre. Le gag est solide, mais unique, et l'on sent que le film s'arrête précisément là où il pourrait commencer à devenir autre chose.

Ce statisme assumé renforce autant qu'il affaiblit l'ensemble. La frontalité théâtrale fait partie du charme, mais elle enferme aussi le film dans une logique de numéro. On pense à une attraction foraine filmée, à un instant de scène figé sur pellicule. Rien de honteux à cela, bien sûr, mais difficile d'y voir plus qu'un exercice brillant. Le cinéma y est encore un prolongement du théâtre et de la magie, pas tout à fait un art autonome.

Avec le recul de 2015, l'effet de surprise s'est largement dissipé. Les surimpressions ne trompent plus personne, et l'œil moderne anticipe chaque apparition. Reste alors l'élégance du geste et la valeur historique, indéniables, mais qui ne suffisent pas à masquer une certaine sécheresse. Comparé au Voyage dans la Lune ou à L'Homme à la tête en caoutchouc, ce petit film paraît plus anecdotique, comme un brouillon réussi, mais non approfondi.

Au final, l'impression est celle d'un objet sympathique, malin, mais un peu creux. Un Méliès de transition, qui amuse sans émerveiller durablement, qui impressionne par sa maîtrise sans émouvoir ni inquiéter. On sourit, on admire le savoir-faire, puis on passe à autre chose. Une pièce de musée vivante, agréable à revoir, mais qui rappelle surtout que le génie de son auteur s'exprimait bien plus pleinement ailleurs.
Ma note50%
Vu le 11 Juillet 2015


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