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· Julien   Lepage

Liar game
Shinobu Kaitani
2005 – 2015

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Illustration de critique : Liar game
Un colis arrives. Dedans, cent millions de yens et une invitation à jouer. Le concept est aussi simple qu'il est pervers, et c'est précisément pour ça que Liar game accroche dès le premier tome !

Shinobu Kaitani n'est pas un inconnu dans le milieu du manga psychologique. Il avait déjà signé One outs, un thriller autour du baseball où un lanceur manipulateur affronte un système corrompu à coups de statistiques et de bluff, et qui avait lui-même été adapté en anime en 2008. Avec Liar game, il pousse la même logique encore plus loin, en retirant même le prétexte sportif pour ne garder que l'essentiel : la mécanique du mensonge, la psychologie de groupe, et la question fondamentale de savoir si on peut faire confiance à quelqu'un quand des millions sont en jeu. Il démarre la sérialisation dans le Weekly young jump en 2005, et il faudra dix ans et dix-neuf tomes pour qu'il boucle l'affaire.

Kanzaki Nao est étudiante, honnête à un point qui frise la pathologie, et elle reçoit un jour une valise contenant cent millions de yens avec une carte laconique lui annonçant qu'elle est désormais candidate au Liar game tournament. Les règles sont brutalement simples : dérober l'argent de son adversaire en trente jours, ou se retrouver endetté de la somme perdue. Nao, fidèle à elle-même, se fait immédiatement arnaquer par un ancien professeur en qui elle avait une confiance absolue. Acculée, elle va chercher de l'aide auprès d'Akiyama Shinichi, arnaqueur de légende tout juste sorti de prison : le genre de type qui peut lire une pièce entière comme un échiquier et deux coups d'avance. Le duo qu'ils forment est le vrai moteur de la série : lui, aussi froid et calculateur qu'un algorithme ; elle, aussi naïve qu'un personnage de conte, mais portée par une conviction que tout le monde peut s'en sortir si personne ne cherche à trahir. C'est cette tension permanente entre le cynisme d'Akiyama et l'utopisme de Nao qui rend la chose attachante, là où un simple thriller de manipulation aurait vite sombré dans la noirceur gratuite.

Ce qui impressionne vraiment dans Liar game, c'est la construction des épreuves. Chaque manche est un dilemme de théorie des jeux rendu lisible — jeu de la minorité, poker à seize cartes, roulette russe modifiée — et Kaitani prend soin de tout expliciter, parfois au prix de cinq pages d'explications qui ralentissent le rythme jusqu'à l'engourdissement. C'est le principal reproche qu'on peut lui faire : quand il est en train de démonter la mécanique d'un jeu ou d'exposer la stratégie d'Akiyama, le manga tient du cours magistral autant que du thriller. Cela dit, une fois qu'on a accepté ce pacte de lecture, qu'on accepte les longueurs en échange des retournements, les révélations finales de chaque manche fonctionnent comme des claques bien méritées. On pense inévitablement à Death note, la comparaison est dans toutes les bouches, mais elle est superficielle : là où Ōba construisait un duel d'égos entre deux génies, Kaitani s'intéresse davantage à la coopération forcée, à ce qui arrive quand des gens ordinaires se retrouvent obligés de se faire confiance dans un système conçu pour les dresser les uns contre les autres. C'est plus proche, dans l'esprit, de certains films de David FincherThe game, par exemple — que du shōnen classique.

Le dessin, lui, divise depuis le début. C'est un trait fonctionnel, précis dans le découpage, efficace pour traduire les expressions de tension ou de calcul, mais dépouillé au point d'en paraître paresseux. Les décors sont squelettiques, les visages ont un vocabulaire expressif limité, et les premières planches peuvent légitimement rebuter. Kaitani s'améliore au fil des tomes, mais il ne faut pas venir chercher ici la densité graphique d'un Naoki Urasawa. Ce qui tient, c'est le scénario, et il tient vraiment.

La série s'est terminée en 2015 après une longue phase finale qui aura mis à l'épreuve la patience de ceux qui suivaient depuis les premiers chapitres de 2005. La résolution est cohérente avec l'intention initiale de Kaitani, qui déclarait avoir construit toute l'œuvre autour du thème de l'importance de la confiance, mais elle a laissé une partie des fans sur leur faim, le dénouement peinant à être à la hauteur de dix ans d'escalade dramatique. C'est la limite des grandes séries longues : plus on monte haut, plus la chute est visible.

Reste que Liar game est une œuvre solide et singulière dans le paysage du manga psychologique, une de celles qu'on recommande aux amateurs du genre tout en prenant soin de prévenir : accrochez-vous au tome 1, parce que c'est à partir du 2 que le jeu commence vraiment.
Ma note80%
Lu le 11 Juillet 2016


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