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· Julien   Lepage

Le limier
Joseph L. Mankiewicz
1972

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Illustration de critique : Le limier
Deux acteurs, un manoir, et pas un seul plan extérieur ou presque pendant plus de deux heures : voilà le pari un peu fou que s'est lancé Mankiewicz en 1972 avec Le limier, adaptation de la pièce à succès de Shaffer qui avait déjà triomphé dans le West End puis à Broadway. Dernier film d'un cinéaste qui avait tout fait — du mélodrame surnaturel de L'aventure de Mme Muir à la fresque antique boursouflée de Cléopâtre qui faillit couler la Fox — ce huis clos réunit Laurence Olivier et Michael Caine, excusez du peu, dans un duel verbal qui a suffisamment marqué les esprits pour que Tanguy Viel en fasse le sujet unique d'un roman entier, Cinéma, dont le narrateur obsessionnel organise littéralement sa vie autour de ce film. On comprend la fascination. On comprend aussi, en le revoyant aujourd'hui, qu'elle puisse ne pas être unanime.

Le pitch est d'une élégance redoutable. Andrew Wyke, romancier à succès spécialisé dans le polar, invite dans son manoir anglais Milo Tindle, modeste coiffeur londonien d'origine italienne, accessoirement amant de sa femme Marguerite. Plutôt que de lui casser la figure, Wyke lui propose un marché tordu : simuler ensemble un cambriolage des bijoux de la maison, toucher l'assurance, et tout le monde repart content : lui avec sa maîtresse, Milo avec Marguerite et un joli pactole. Milo, impressionné par le faste du bonhomme et de sa demeure baroque, accepte. Évidemment, rien ne se passera comme prévu. Dévoiler quoi que ce soit au-delà de ce point serait criminel, et je pèse mes mots : le scénario repose entièrement sur ses retournements, et le plaisir du film dépend directement de la virginité avec laquelle on y entre.

Sur le papier, la mécanique narrative est brillante. Shaffer — par ailleurs scénariste du Frenzy d'Hitchcock la même année — construit son intrigue en actes bien distincts, chacun renversant les certitudes du précédent. Le premier tiers est magistral : la mise en place du piège, le rapport de force social entre l'aristocrate condescendant et le parvenu intimidé, tout cela fonctionne avec une précision d'horlogerie. Le problème, c'est que l'horlogerie, justement, finit par se faire sentir. Passé le premier grand retournement — spectaculaire, il faut le reconnaître — le film entre dans un deuxième acte où l'on devine un peu trop le mécanisme à l'œuvre, cette volonté systématique de renverser la vapeur encore et encore. On passe d'un jeu de dupes fascinant à un exercice de style dont on admire la virtuosité sans toujours en ressentir l'urgence. La dernière demi-heure retrouve du mordant, mais le ventre mou central pèse sur l'ensemble, et les 2 h 18 au compteur se font sentir. On est loin du sentiment de suffocation productive que procure un Douze hommes en colère ou un Qui a peur de Virginia Woolf ?, où chaque minute ajoute de la tension. Ici, certaines minutes ajoutent surtout des minutes.

Les deux personnages, en revanche, sont écrits avec une finesse qui dépasse le simple artifice de thriller. Andrew Wyke n'est pas qu'un méchant de polar : c'est un homme dont l'intelligence a fini par dévorer toute capacité d'émotion sincère. Son manoir, rempli d'automates grimaçants et de jeux mécaniques, est la projection physique de son esprit : tout n'est que manipulation, mise en scène, contrôle. Il y a chez lui quelque chose du marionnettiste qui ne supporte pas que ses pantins aient une volonté propre. Milo, à l'inverse, commence le film en position de faiblesse absolue : socialement inférieur, intellectuellement dominé, il subit le mépris de classe avec une bonne grâce qui confine à la naïveté. C'est son évolution qui constitue le vrai moteur du récit. Le coiffeur italien fils d'immigré qui retourne les armes du snob anglais contre lui : la revanche est d'autant plus jubilatoire qu'elle emprunte les codes mêmes de l'adversaire. On aurait aimé, cela dit, que Shaffer pousse plus loin la dimension psychologique dans le dernier acte, au lieu de se réfugier dans la pure mécanique du twist.

Car ce que Le limier raconte vraiment, au-delà du jeu du chat et de la souris, c'est une guerre des classes réduite à l'échelle de deux hommes dans un salon. Wyke incarne la vieille Angleterre, celle qui considère que le sang, l'éducation et le patrimoine confèrent un droit naturel à la supériorité. Milo, c'est l'Angleterre d'en bas, celle des self-made men, des fils d'immigrés qui n'ont pas les codes, mais qui ont l'énergie. Le mépris de Wyke pour les origines italiennes de Milo — il ne cesse de lui rappeler que son vrai nom est Tindelini — donne au film une dimension sociale assez acide, que Mankiewicz a d'ailleurs accentuée par rapport à la pièce originale. On pense évidemment à son propre Ève, où la guerre sociale se jouait déjà dans les coulisses et les loges, avec la même cruauté souriante. Le film effleure aussi, sans jamais l'expliciter, une tension homoérotique entre les deux hommes ; ce besoin compulsif de dominer l'autre, de le posséder intellectuellement, qui ressemble furieusement à une forme de séduction perverse. C'est peut-être dans ces non-dits que Le limier vieillit le mieux.

La réalisation de Mankiewicz, fidèle à sa réputation de cinéaste du verbe, fait le choix assumé de ne pas « ouvrir » la pièce. Tout se passe quasiment dans le manoir, et le film ne s'en excuse pas. On peut trouver ça courageux ou un peu paresseux, selon l'humeur. Le décor conçu par Ken Adam — le même qui dessinait les repaires des méchants de James Bond, et justement, anecdote savoureuse, Vivre et laisser mourir se tournait au même moment sur le plateau voisin de Pinewood, avec le fils de Mankiewicz, Tom, comme scénariste — est indéniablement la troisième star du film : ce manoir bourré d'automates, de marionnettes et de bibelots excentriques crée une atmosphère à mi-chemin entre le musée et la maison hantée. La photographie d'Oswald Morris exploite intelligemment les recoins et les perspectives de ce décor labyrinthique, même si l'on reste dans un classicisme visuel très sage, sans grande audace. La musique de John Addison, nommée à l'Oscar, est un petit bijou d'ironie : sautillante, faussement légère, elle donne au film ce ton de jeu de société macabre qui est sa marque de fabrique. On regrette simplement que la mise en scène, par moments, se contente de filmer deux hommes qui parlent sans insuffler davantage de cinéma dans l'affaire ; le syndrome du théâtre filmé pointe régulièrement, et si Mankiewicz l'assume, le spectateur, lui, a le droit de trouver que le compte n'y est pas tout à fait.

Le jeu des acteurs est évidemment le grand argument de vente, et il tient largement ses promesses, même en VF. Olivier est impérial en aristocrate venimeux : tout en cabotinage maîtrisé, en sourires carnassiers et en condescendance exquise, il compose un Wyke dont chaque mot semble calculé pour humilier. On sent le monstre sacré du théâtre shakespearien qui s'amuse comme un gosse avec ce rôle taillé sur mesure, et c'est communicatif. Fait peu connu : Olivier aurait confié avoir basé sa performance sur Stephen Sondheim, dont Shaffer s'était partiellement inspiré pour créer le personnage et sa passion des jeux. Caine, en face, joue avec une palette plus subtile : vulnérable au début, puis de plus en plus retors, il offre une montée en puissance progressive qui est peut-être la vraie réussite du film. Il n'était d'ailleurs que le troisième choix pour le rôle, après Albert Finney — jugé trop corpulent — et Alan Bates, qui avait décliné. Difficile d'imaginer meilleur casting, au final. La légende veut qu'Olivier ait déclaré qu'il considérait Caine comme un simple assistant au début du tournage, mais comme un partenaire à part entière à la fin. On veut bien le croire : le premier acte appartient à Olivier, le reste du film est une copropriété.

Au bout du compte, Le limier est un film que l'on respecte davantage qu'on ne l'aime d'un amour inconditionnel. L'intelligence du dispositif est indiscutable, le duel d'acteurs souvent grisant, et certaines scènes atteignent une intensité rare. Mais la mécanique tourne parfois à vide, la longueur plombe le rythme, et le tout reste un tantinet prisonnier de son origine théâtrale. C'est un spectacle d'orfèvre, superbement joué, qui manque d'un souffle véritablement cinématographique pour atteindre le chef-d'œuvre absolu que certains y voient. Mankiewicz a choisi ce film comme testament : c'est un beau geste, un peu trop conscient de sa propre élégance. Si le huis clos psychologique est votre came, vous ne regretterez pas ces deux heures !
Ma note75%
Vu le 16 Août 2009


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