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· Julien   Lepage

L'œil dans le ciel
Philip K. Dick
1957

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Illustration de critique : L'œil dans le ciel
Sept ans avant Les trois stigmates de Palmer Eldritch et douze avant Ubik, Philip K. Dick était déjà en train de creuser le même sillon obsessionnel : celui d'une réalité qui se dérobe sous les pieds comme un tapis mal cloué. L'œil dans le ciel, publié en 1957, est son quatrième roman, et c'est ici, pour la première fois vraiment, qu'on voit le gamin de Berkeley poser les fondations de toute une œuvre. Il a vingt-sept ans, il écrit comme d'autres respirent — vite, à flux tendu — et ce roman-ci aurait été bouclé en deux semaines à peine. Ça se sent, par moments. Dans le bon sens, parfois. Pas toujours.

L'histoire démarre sur un accident dans un accélérateur de particules : le Bevatron de Belmont, décalque à peine fictionnalisé de la vraie installation de Berkeley dont la presse américaine parlait justement à l'époque. Jack Hamilton, ingénieur gouvernemental sur le point de se faire virer parce que sa femme Marsha est fichée comme sympathisante communiste, visite l'engin avec un groupe de touristes quand la passerelle s'effondre. Les huit survivants se réveillent dans un monde qui ressemble au leur… sauf que non. Dieu répond aux prières, les miracles se produisent au coin de la rue, et une fausse déclaration vous vaut une pluie de sauterelles. Bienvenue dans l'univers intérieur d'Arthur Sylvester, fondamentaliste de première catégorie dont le cerveau a momentanément pris les commandes de la réalité collective.

Ce qui suit est une série de plongeons successifs dans les psychés des autres rescapés. Après l'univers théocratique vient celui d'Edith Pritchett, bourgeoise victorienne qui a rayé de son monde tout ce qui lui déplaît : les mots vulgaires, les formes corporelles, les romans osés, les chats à l'envers. Puis celui de Joan Reiss, paranoïaque dont chaque objet du quotidien est potentiellement homicide. Et enfin celui de McFeyffe, officier de sécurité dont le monde intérieur révèle une surprise que je ne spoilerai pas, même si le twist final est l'un des meilleurs arguments en faveur du roman. Chaque univers fonctionne comme une chambre d'écho satirique : Dick démonte les idéologies à la façon d'un horloger ricanant, sans jamais prendre parti de manière frontale. L'Amérique maccarthyste en prend pour son grade autant que le fondamentalisme ou le communisme de salon.

Ce dispositif de réalités emboîtées est franchement inventif et, à l'époque, assez inédit dans la SF américaine. On est plus du côté de Vonnegut que d'Asimov : l'humour est grinçant, les situations absurdes sont poussées jusqu'à leur point de rupture comique, et il y a une jouissance visible dans l'écriture qui donne envie de suivre. Anthony Boucher, critique de référence à la revue Fantasy and science fiction, en avait fait son meilleur roman de l'année. Ted Sturgeon, dans Venture, l'avait salué comme l'exemple même de cette « bonne SF qui justifie de lire tout le reste ». Dick lui-même le citait volontiers parmi ses favoris personnels.

Et pourtant. Il y a un « et pourtant » qui gratte.

Le problème de L'œil dans le ciel, c'est qu'il n'ose pas aller jusqu'au bout de son propre vertige. Chaque monde traversé repose sur un principe simple — parfois trop simple — et une fois ce principe exposé, Dick en fait le tour assez vite, puis passe au suivant. La structure en tiroirs qui devrait provoquer un effet d'accumulation angoissante finit par ressembler à un sketch en plusieurs actes : efficace, mais prévisible dans sa mécanique. On est loin du chaos contrôlé d'Ubik, où les niveaux de réalité se contaminent vraiment les uns les autres jusqu'à rendre toute orientation impossible. Ici, les mondes restent sagement cloisonnés, et Jack Hamilton fait office de guide touristique plus que de cobaye existentiel.

Les personnages, eux, sont des archétypes fonctionnels plus que des êtres de chair. Le raciste, la puritaine, la paranoïaque, le traître : chacun est là pour incarner une idéologie, pas pour exister. C'est un choix cohérent avec la visée satirique du roman, mais ça maintient le lecteur à une certaine distance émotionnelle. On regarde la démonstration plus qu'on ne la vit. La comparaison avec Brazil de Terry Gilliam s'impose d'ailleurs d'elle-même : même goût pour les systèmes absurdes poussés à leur extrême logique, même ironie au vitriol… mais Gilliam, lui, trouve le moyen de nous faire souffrir avec son héros. Dick, en 1957, n'en est pas encore là.

Ceux qui cherchent le Dick cosmique et halluciné des années 1970 risquent d'être un peu déçus. C'est davantage un roman de SF sociale, ancrée dans son époque, avec ce que ça implique de daté dans les références politiques. Mais pour qui veut comprendre d'où vient l'obsession dickienne (la réalité comme construction subjective, le regard de Dieu comme métaphore du contrôle, l'impossibilité de savoir si on est bien revenu dans « le vrai monde ») c'est une étape de genèse passionnante. La scène finale, avec son ambiguïté délibérément non résolue, plante déjà la graine de tout ce qui suivra.

Un bon Dick de jeunesse, en somme. Pas indispensable si vous n'avez pas encore lu Le maître du haut château ou Coulez mes larmes, dit le policier. Mais réjouissant, alerte, et suffisamment malin pour mériter mieux que le statut d'œuvre de transition dans lequel on le cantonne trop facilement.
Ma note74%
Lu le 10 Février 2019


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