Le petit prince
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Autant l'avouer d'emblée : j'ai longtemps repoussé le moment d'écrire sur ce livre. Pas par peur, plutôt par une sorte de malaise diffus, celui qu'on ressent quand on s'apprête à toucher à une icône et qu'on sait que l'honnêteté va coûter quelque chose.
Antoine de Saint-Exupéry est une figure à part dans les lettres françaises : aviateur, reporter de guerre, disparu en mission le 31 juillet 1944 au large de Marseille, son avion abattu au-dessus de la Méditerranée dans des circonstances qui font encore débat aujourd'hui. Un destin romanesque au sens le plus fort du terme, qui a fini par auréoler tout ce qu'il a écrit d'une lumière posthume un peu écrasante. Vol de nuit, Terre des hommes, Pilote de guerre : une œuvre construite sur l'expérience vécue, sur la boue et le kérosène, sur une conception presque mystique de la fraternité virile entre aviateurs. Et puis, Le petit prince, écrit à New York en 1942 pendant son exil américain, dans la mélancolie d'un homme que l'US Air Force jugeait trop vieux pour combattre et qui s'ennuyait ferme entre deux restaurants branchés pour expatriés français. Ses éditeurs américains, séduits par les petits bonshommes qu'il griffonnait compulsivement sur les nappes en papier, lui ont suggéré d'en faire un conte pour enfants. Ce détail m'a toujours semblé important : ce livre est, à l'origine, une commande.
L'histoire, tout le monde la connaît avant même de l'avoir lue. Un pilote tombe en panne dans le Sahara… Saint-Exupéry avait lui-même vécu un crash similaire en 1935 en Libye, frôlant la mort par déshydratation avec son mécanicien. Il est réveillé par une petite voix qui lui demande de dessiner un mouton. Le visiteur est un enfant venu d'un astéroïde minuscule, la planète B-612, qu'il a quitté après une histoire d'amour compliquée avec une rose orgueilleuse et capricieuse, que l'on identifie sans peine à Consuelo, l'épouse de l'auteur, leur relation conjugale étant précisément de cet acabit : passionnelle, épuisante, indéfaisable. Le petit prince raconte ensuite ses pérégrinations de planète en planète, où il rencontre une galerie de grandes personnes absurdes — un roi sans sujets, un vaniteux, un businessman qui « possède » les étoiles, un allumeur de réverbères — avant d'atterrir sur Terre et d'y trouver un renard qui lui apprendra à apprivoiser. Le tout se termine sur une note mélancolique et énigmatique, le genre de fin qui fait pleurer dans les chaumières depuis soixante-quinze ans.
Je ne vais pas prétendre que ça ne m'a pas touché. La scène du renard fonctionne, la fin fonctionne, et certaines images ont une économie poétique réelle. Mais voilà le problème : j'ai refermé ce livre avec la désagréable sensation d'avoir été un peu manipulé. Le petit prince est un livre écrit pour que vous pleuriez, et il y parvient avec une efficacité redoutable… sauf que cette efficacité repose sur des ressorts que je trouve, à froid, un peu faciles. La structure est volontairement décousue, une succession de saynètes qui se touchent à peine, et si certains défenseurs de l'œuvre y voient la logique onirique du conte, j'y vois surtout un récit qui ne sait pas trop où il va et qui dissimule cette incertitude derrière la grâce du style. Les grandes personnes sont caricaturées à la truelle et la satire, certes juste sur le fond, manque de la subtilité qu'on attendrait d'un écrivain de cette trempe. On est plus près de la fable de La Fontaine que du roman, mais sans la densité des Fables.
Ce qui m'a le plus gêné, en réalité, c'est le moralisme. Le livre ne vous fait pas confiance. Il assène ses thèses — l'essentiel est invisible pour les yeux, les adultes ont oublié d'être des enfants, la vraie richesse n'est pas dans les chiffres — avec la conviction d'un prédicateur qui sait qu'il a raison. La célèbre formule sur le cœur et les yeux est belle, certes, mais elle tourne tellement en boucle dans les discours de mariage et les citations Instagram qu'elle a perdu toute substance. Et là, je touche peut-être au vrai problème : Saint-Exupéry a écrit un livre qui a survécu à son propre contenu. Le petit prince s'est vendu à plus de 134 millions d'exemplaires, traduit en 600 langues et dialectes, décliné en parfums, puzzles, jeux vidéo, pâte à sel, opérettes pop ; bref, transformé en marque mondiale qui écrase le texte originel sous le poids de sa propre iconographie. Il est difficile de lire cette histoire en 2018 sans la voir à travers toutes ces couches de kitsch accumulées.
Pour qui ne connaîtrait pas cette veine du conte philosophique, Jonathan Livingston le goéland de Richard Bach pousse la même mécanique avec encore moins de retenue, et L'alchimiste de Paulo Coelho en est la version la plus commerciale.
Je ne dis pas que Le petit prince est un mauvais livre. Je dis que c'est un livre qu'on aime à huit ans, qu'on admire à vingt, et qu'on finit par regarder avec une tendresse légèrement condescendante à mesure qu'on vieillit ; ce qui est, d'une certaine ironie, exactement ce que le petit prince reproche aux grandes personnes. Saint-Exupéry a écrit là quelque chose de sincère, né dans la douleur de l'exil et le deuil de sa propre jeunesse. Je lui accorde ça sans réserve. Mais la sincérité ne suffit pas toujours à faire un grand roman.
Antoine de Saint-Exupéry est une figure à part dans les lettres françaises : aviateur, reporter de guerre, disparu en mission le 31 juillet 1944 au large de Marseille, son avion abattu au-dessus de la Méditerranée dans des circonstances qui font encore débat aujourd'hui. Un destin romanesque au sens le plus fort du terme, qui a fini par auréoler tout ce qu'il a écrit d'une lumière posthume un peu écrasante. Vol de nuit, Terre des hommes, Pilote de guerre : une œuvre construite sur l'expérience vécue, sur la boue et le kérosène, sur une conception presque mystique de la fraternité virile entre aviateurs. Et puis, Le petit prince, écrit à New York en 1942 pendant son exil américain, dans la mélancolie d'un homme que l'US Air Force jugeait trop vieux pour combattre et qui s'ennuyait ferme entre deux restaurants branchés pour expatriés français. Ses éditeurs américains, séduits par les petits bonshommes qu'il griffonnait compulsivement sur les nappes en papier, lui ont suggéré d'en faire un conte pour enfants. Ce détail m'a toujours semblé important : ce livre est, à l'origine, une commande.
L'histoire, tout le monde la connaît avant même de l'avoir lue. Un pilote tombe en panne dans le Sahara… Saint-Exupéry avait lui-même vécu un crash similaire en 1935 en Libye, frôlant la mort par déshydratation avec son mécanicien. Il est réveillé par une petite voix qui lui demande de dessiner un mouton. Le visiteur est un enfant venu d'un astéroïde minuscule, la planète B-612, qu'il a quitté après une histoire d'amour compliquée avec une rose orgueilleuse et capricieuse, que l'on identifie sans peine à Consuelo, l'épouse de l'auteur, leur relation conjugale étant précisément de cet acabit : passionnelle, épuisante, indéfaisable. Le petit prince raconte ensuite ses pérégrinations de planète en planète, où il rencontre une galerie de grandes personnes absurdes — un roi sans sujets, un vaniteux, un businessman qui « possède » les étoiles, un allumeur de réverbères — avant d'atterrir sur Terre et d'y trouver un renard qui lui apprendra à apprivoiser. Le tout se termine sur une note mélancolique et énigmatique, le genre de fin qui fait pleurer dans les chaumières depuis soixante-quinze ans.
Je ne vais pas prétendre que ça ne m'a pas touché. La scène du renard fonctionne, la fin fonctionne, et certaines images ont une économie poétique réelle. Mais voilà le problème : j'ai refermé ce livre avec la désagréable sensation d'avoir été un peu manipulé. Le petit prince est un livre écrit pour que vous pleuriez, et il y parvient avec une efficacité redoutable… sauf que cette efficacité repose sur des ressorts que je trouve, à froid, un peu faciles. La structure est volontairement décousue, une succession de saynètes qui se touchent à peine, et si certains défenseurs de l'œuvre y voient la logique onirique du conte, j'y vois surtout un récit qui ne sait pas trop où il va et qui dissimule cette incertitude derrière la grâce du style. Les grandes personnes sont caricaturées à la truelle et la satire, certes juste sur le fond, manque de la subtilité qu'on attendrait d'un écrivain de cette trempe. On est plus près de la fable de La Fontaine que du roman, mais sans la densité des Fables.
Ce qui m'a le plus gêné, en réalité, c'est le moralisme. Le livre ne vous fait pas confiance. Il assène ses thèses — l'essentiel est invisible pour les yeux, les adultes ont oublié d'être des enfants, la vraie richesse n'est pas dans les chiffres — avec la conviction d'un prédicateur qui sait qu'il a raison. La célèbre formule sur le cœur et les yeux est belle, certes, mais elle tourne tellement en boucle dans les discours de mariage et les citations Instagram qu'elle a perdu toute substance. Et là, je touche peut-être au vrai problème : Saint-Exupéry a écrit un livre qui a survécu à son propre contenu. Le petit prince s'est vendu à plus de 134 millions d'exemplaires, traduit en 600 langues et dialectes, décliné en parfums, puzzles, jeux vidéo, pâte à sel, opérettes pop ; bref, transformé en marque mondiale qui écrase le texte originel sous le poids de sa propre iconographie. Il est difficile de lire cette histoire en 2018 sans la voir à travers toutes ces couches de kitsch accumulées.
Pour qui ne connaîtrait pas cette veine du conte philosophique, Jonathan Livingston le goéland de Richard Bach pousse la même mécanique avec encore moins de retenue, et L'alchimiste de Paulo Coelho en est la version la plus commerciale.
Je ne dis pas que Le petit prince est un mauvais livre. Je dis que c'est un livre qu'on aime à huit ans, qu'on admire à vingt, et qu'on finit par regarder avec une tendresse légèrement condescendante à mesure qu'on vieillit ; ce qui est, d'une certaine ironie, exactement ce que le petit prince reproche aux grandes personnes. Saint-Exupéry a écrit là quelque chose de sincère, né dans la douleur de l'exil et le deuil de sa propre jeunesse. Je lui accorde ça sans réserve. Mais la sincérité ne suffit pas toujours à faire un grand roman.
Ma note49%
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