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· Julien   Lepage

Lucky Luke
James Huth
2009

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Illustration de critique : Lucky Luke
Pour sa troisième collaboration avec Jean Dujardin après Brice de Nice et Hellphone, James Huth décide de s'emparer de l'univers de Morris et René Goscinny. On pouvait alors légitimement espérer une adaptation enfin digne du cow-boy solitaire le plus célèbre de la bande dessinée franco-belge. Après l'échec retentissant des Dalton quelques années plus tôt et la tentative peu concluante de Terence Hill en 1991, l'attente était palpable. Hélas, cette nouvelle mouture nous rappelle cruellement que certains personnages iconiques résistent farouchement à la chair et au sang.

L'intrigue nous ramène à Daisy Town, ville natale de Lucky Luke où le justicier retourne pour une mission présidentielle. Mais avant de devenir l'homme qui tire plus vite que son ombre, John Luke était un gamin ordinaire qui a assisté au meurtre de ses parents (origine traumatique qui n'existait pas dans l'œuvre originale, et que le film invente de toutes pièces). Désormais shérif hanté par son passé, il doit affronter une galerie de personnages familiers : Billy The Kid, Calamity Jane, Jesse James, Pat Poker et quelques autres figures légendaires de l'Ouest. Entre duels, poursuites et romance avec la belle Belle, le film tente de jongler entre hommage à la BD et western moderne, tout en greffant une intrigue amoureuse qui transforme notre cow-boy solitaire en aspirant fermier rêvant de raccrocher ses colts.

Le scénario souffre d'un mal endémique du cinéma français contemporain : l'incapacité à faire confiance à son matériau d'origine. Plutôt que de puiser dans la richesse narrative des albums existants, James Huth et ses co-scénaristes préfèrent inventer une backstory psychologisante qui dénature fondamentalement le personnage. Cette volonté de donner une profondeur psychologique à Lucky Luke révèle une incompréhension totale de ce qui fait son charme : précisément son côté archétypal, sa fonction de justicier imperturbable qui traverse les aventures sans jamais vraiment changer. Le film accumule par ailleurs les références au western spaghetti de Sergio Leone et aux codes du genre, mais ces clins d'œil sonnent creux, comme autant d'alibis culturels qui masquent mal l'absence d'une véritable vision artistique. La structure narrative elle-même peine à maintenir la cohérence, oscillant maladroitement entre comédie familiale, western d'action et romance, sans jamais trouver son rythme.

Les personnages subissent de plein fouet cette confusion générale. Lucky Luke devient un héros tourmenté en proie au doute, ce qui va à l'encontre de sa nature première d'homme d'action instinctif. Cette psychologisation forcée transforme l'icône pop en névrosé de western, perdant au passage toute sa superbe désinvolture. Billy The Kid se mue en gamin capricieux et braillard, Calamity Jane en amazone unidimensionnelle, tandis que Jesse James verse dans le dandysme poétique le plus artificiel. Même Jolly Jumper, le fidèle destrier, voit sa malice caractéristique édulcorée au profit de gags convenus. La galerie de seconds rôles, pourtant prometteuse sur le papier, sombre dans la caricature la plus grossière, chaque acteur semblant jouer dans son propre film sans souci de cohérence d'ensemble.

Le film tente bien de développer quelques thématiques sur la violence, la justice et la rédemption, mais ces nobles intentions se noient dans un traitement superficiel. La question de la pacification de l'Ouest américain, pourtant centrale dans l'œuvre de Morris, est ici réduite à quelques considérations morales de comptoir. L'histoire d'amour entre Lucky Luke et Belle aurait pu apporter une dimension intéressante au mythe du cow-boy solitaire, mais elle se contente de recycler les poncifs du genre sans apporter la moindre fraîcheur. Même la critique de la violence armée, symbolisée par la cigarette remplacée par un patch anti-tabac, tourne au gadget publicitaire. Le film rate ainsi l'occasion de questionner intelligemment les mythes américains et leur résonance contemporaine, préférant s'en tenir à un divertissement familial calibré.

Techniquement, le film ne manque pourtant pas d'atouts. James Huth déploie un sens certain du spectacle visuel, et les paysages argentins où fut tourné le film offrent un écrin somptueux aux aventures du cow-boy. La reconstitution de Daisy Town impressionne par son souci du détail, et la photographie parvient parfois à capturer l'esprit cartoon de la bande dessinée originale. La musique de Bruno Coulais accompagne honorablement l'action, même si elle peine à trouver une identité propre entre pastiche et hommage. Malheureusement, cette belle enveloppe ne parvient pas à masquer les faiblesses fondamentales du projet, et l'on ressent cruellement l'écart entre les moyens déployés et le résultat obtenu.

Jean Dujardin fait ce qu'il peut avec un personnage dénaturé, mais son charisme habituel ne suffit pas à compenser les incohérences du scénario. On sent l'acteur tiraillé entre son registre naturel et les exigences d'un rôle qui ne lui correspond pas vraiment, malgré une ressemblance physique indéniable avec le héros de papier. Michaël Youn en Billy The Kid confirme ses limites d'acteur, transformant le personnage en caricature insupportable, d'autant plus regrettable qu'il s'est gravement blessé durant le tournage pour ce résultat décevant. Sylvie Testud s'en sort mieux en Calamity Jane, apportant une énergie bienvenue à un rôle pourtant mal écrit. Melvil Poupaud peine à convaincre en Jesse James théâtral, tandis que Daniel Prévost semble avoir oublié les bases de la comédie dans un Pat Poker laborieux. Seul Bruno Salomone, qui prête sa voix à Jolly Jumper, tire son épingle du jeu en retrouvant l'esprit facétieux du personnage original.

Au final, ce Lucky Luke illustre parfaitement les travers du cinéma français face aux adaptations : une tendance fâcheuse à sous-estimer l'intelligence du public et à dénaturer les œuvres populaires sous prétexte de les moderniser. Le film déçoit d'autant plus qu'il disposait de tous les atouts pour réussir : un casting séduisant, des moyens conséquents et un univers riche à explorer. Mais la méconnaissance de l'esprit originel de l'œuvre transforme cette adaptation en produit formaté sans âme ni caractère. Pour retrouver le vrai Lucky Luke, mieux vaut se tourner vers les albums de Morris ou les adaptations animées qui, elles, ont su préserver la poésie déjantée de l'Ouest selon Goscinny.
Ma note33%
Vu le 14 Octobre 2009


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