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· Julien   Lepage

Le voyage à travers l'impossible
Georges Méliès
1904

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Illustration de critique : Le voyage à travers l'impossible
Il arrive parfois que le cinéma muet, surtout celui des toutes premières années, se regarde aujourd'hui comme une promesse plus que comme un aboutissement. C'est précisément dans cet entre-deux que se situe Le voyage à travers l'impossible, film de Georges Méliès sorti en 1904, porté par une distribution essentiellement issue de son cercle habituel (Fernande Albany, Jehanne d'Alcy, May de Lavergne) et nourri de références directes à l'imaginaire scientifique et théâtral de la fin du XIXe siècle, notamment celui de Jules Verne et Adolphe d'Ennery. En 2025, l'attente n'est évidemment plus celle de la surprise absolue, mais plutôt de la curiosité : voir jusqu'où Méliès pousse son art du trucage, et comment ce film s'inscrit entre ses œuvres les plus célèbres et celles, plus mineures, qui relèvent presque de l'exercice de style.

Le point de départ est simple : plusieurs érudits de la Société géographique décident d'entreprendre un voyage extraordinaire en utilisant tous les moyens de transport imaginables. Le récit avance par tableaux successifs, chacun correspondant à une étape ou à une expérimentation : train, automobile, ascension alpine, plongée sous-marine, excursion solaire. Le film fonctionne comme une accumulation de situations, plus que comme une aventure au sens narratif strict. L'objectif n'est pas tant d'arriver quelque part que de montrer le chemin, et surtout les machines, les décors et les transformations que ce chemin permet.

C'est justement là que le scénario montre rapidement ses limites. Le démarrage est long, trop long, et la première partie donne parfois l'impression de retarder volontairement ce que le titre promet. Le passage par la Suisse, avec ses paysages alpins et ses péripéties annexes, peine à justifier sa présence autrement que comme prétexte visuel. Le voyage « impossible » annoncé tarde à commencer, au point que le train censé porter l'expédition ne décolle réellement qu'à mi-parcours. On sent Méliès encore attaché à une logique de revue, où chaque tableau doit exister pour lui-même, quitte à déséquilibrer l'ensemble. À ce titre, le film s'éloigne de la science-fiction au sens strict : là où Le voyage dans la Lune conservait une certaine cohérence interne, ici on bascule franchement dans le fantastique, voire la pure fantaisie.

Les personnages, eux, sont réduits à des fonctions. L'inventeur, les savants, les passagers, les figures d'autorité : chacun existe avant tout pour déclencher une situation ou un effet. Le professeur Maboulof, incarnation du savant-mécanicien, concentre l'essentiel de l'attention. Il ne progresse pas, ne doute pas vraiment, ne se transforme pas : il avance, sûr de lui, entraînant les autres dans son délire technologique. Les personnages féminins, comme souvent chez Méliès, sont davantage des présences décoratives que de véritables actrices du récit, même si elles participent activement aux tableaux les plus spectaculaires.

Derrière cette accumulation de péripéties se dessinent pourtant plusieurs thèmes intéressants. Le film interroge, à sa manière, la foi aveugle dans le progrès et la machine. Vouloir se poser sur le Soleil relève d'un défi absurde, et même en 1904, l'idée n'a rien de crédible scientifiquement. Sans connaître la fusion nucléaire, on sait déjà que la surface du Soleil est brûlante, incandescente, ni solide ni liquide, et qu'il n'existe aucun « sol » au sens terrestre. La tentative n'a donc pas de sens physique clair, et le titre prend alors tout son sens : ce voyage est impossible parce qu'il nie les limites mêmes du réel. Là où Le voyage dans la Lune pouvait encore être lu comme une anticipation naïve, on est ici dans une fable assumée, dans un rêve mécanique.

Sur le plan de la réalisation, le film marque néanmoins une étape. La couleur, appliquée à la main par les ateliers de Madame Thuillier, apporte un vrai plus et redonne du relief à des décors qui, en noir et blanc, auraient pu paraître figés. Le mouvement dans les machines, les engrenages, les véhicules donne littéralement vie à ces scènes autrefois un peu plates. Certaines trouvailles visuelles surprennent encore, notamment la scène des personnages congelés dans la glacière, excellente et totalement inattendue. La partie sous-marine fonctionne aussi étonnamment bien, avec de vrais poissons intégrés aux décors, ce qui crée un effet de réalisme troublant pour l'époque. Et pour la première fois chez Méliès, les flammes convainquent réellement : bien plus crédibles que dans Life of an American Fireman ou Jeanne d'Arc, elles témoignent d'un progrès technique évident.

Impossible enfin de ne pas évoquer le jeu des acteurs, et en particulier celui de Georges Méliès lui-même. Son interprétation du savant rappelle parfois, toutes proportions gardées, l'énergie excessive et les mimiques d'un Louis de Funès avant l'heure : gestes appuyés, colère explosive, satisfaction enfantine devant ses inventions. Ce cabotinage assumé fait partie du charme, mais il peut aussi fatiguer sur la durée, surtout dans un film qui peine déjà à trouver son rythme. Les seconds rôles suivent cette même logique expressive, héritée du théâtre et du music-hall, sans véritable nuance psychologique.

Au final, Le voyage à travers l'impossible reste une œuvre intéressante, mais inégale. Riche visuellement, inventive par moments, frustrante par son manque de concentration et son démarrage laborieux, elle donne parfois l'impression d'un Méliès en roue libre, plus fasciné par ses trouvailles que par la cohérence de l'ensemble. Le film se regarde aujourd'hui davantage comme un laboratoire d'idées que comme un récit pleinement abouti.
Ma note55%
Vu le 24 Septembre 2025


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