Manu
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Dans le paysage télévisuel du début des années 1990, l'animation française cherchait désespérément à exister face au rouleau compresseur des animes japonais du Club Dorothée et à l'ogre naissant que représentaient Les Simpson débarquant sur Canal+. C'est dans ce contexte de guerre des cases horaires que Jean-Yves Raimbaud, animateur passé par le studio DIC de Jean Chalopin — le même qui avait accouché de L'Inspecteur Gadget et des Mystérieuses Cités d'Or — cofonde en 1986 le studio Jingle et se voit confier la réalisation d'une série originale pour La Cinq. Le résultat, Manu, cent trente-cinq épisodes courts diffusés à partir du 3 mars 1990, est une petite chose attachante et imparfaite, portée par la patte inimitable de Frank Margerin mais plombée par des contraintes de production qui ne lui ont jamais permis d'atteindre la plénitude que ses ambitions méritaient. Car l'histoire derrière la série est presque aussi intéressante que la série elle-même. Jingle avait approché Margerin pour adapter Lucien, son personnage fétiche, rocker à la banane gominée né dans les pages de Métal Hurlant. L'auteur, craignant de voir son gosse de cœur dénaturé par le passage à l'écran, a refusé net. Après deux ans de négociations avec le producteur Christian Masson, il a fini par accepter de créer un personnage inédit, taillé sur mesure pour le médium : Manu, nez pointu, houppette blonde en hommage discret à Tintin, blouson perfecto et Converse aux pieds. Un cousin de Lucien, comme il le dira lui-même, mais « plus teigneux ». Margerin s'impliquera à fond dans le projet, rédigeant intégralement les scénarios des cent quatre gags de la première saison depuis Angoulême, storyboardant chaque épisode avant de passer la main aux studios d'animation en Asie, au Japon et en Chine. Ce découpage du travail ne sera pas sans conséquences. Manu raconte donc les mésaventures d'un adolescent de quatorze ans, banlieusard moyen à l'esprit rocker, qui accumule gaffes et catastrophes involontaires au détriment quasi systématique de son meilleur ami Robert, souffre-douleur attitré dont le seul tort est d'être dans les parages quand Manu décide de s'improviser boxeur, de prendre le métro ou d'assister à un mariage. Chaque épisode est construit autour d'un thème unique — la plage, la fête foraine, le karting — et fonctionne comme un gag court, un strip de BD animé plus qu'une narration à proprement parler. Le format de trois minutes de la première saison est à la fois la force et la faiblesse du dispositif : il impose une économie de moyens qui sied à l'humour visuel de Margerin, mais laisse rarement le temps d'une véritable montée dramatique. On rit, on passe à autre chose. C'est léger, parfois brillant, souvent un peu vite oublié. Les personnages souffrent logiquement de cette contrainte temporelle. Manu est sympathique sans jamais être vraiment mémorable — il n'a pas la profondeur sociologique d'un Homer Simpson ni le potentiel satirique qu'un Margerin moins contraint aurait pu lui insuffler. Robert est l'archétype du faire-valoir, du pot de colle victime, rôle qu'il occupe avec application mais sans grand développement. Les personnages secondaires — la famille, les figures d'autorité — sont des silhouettes fonctionnelles, des accessoires comiques davantage que des individus. Margerin le reconnaît d'ailleurs sans détour : les histoires sont « plus légères qu'à l'accoutumée », le public visé étant sensiblement plus jeune que celui de Lucien. Ce repositionnement vers le bas de gamme de l'âge se ressent. Le regard amusé et légèrement caustique de Margerin sur la société de son époque est bien là, mais atténué, poli, décaféiné. Ce qui est paradoxalement préservé, c'est l'univers. Le rock, les banlieues béton, les perfectos et les grandes gueules de pavillon, ce microcosme humain et tendre que Margerin a toujours su croquer avec justesse — tout ça transpire encore à travers les épisodes, même les plus minimalistes. Manu ne fait pas la morale, ne donne pas de leçons, ne prétend pas éduquer. C'est une série qui montre des gamins faire des conneries et s'en sortir plus ou moins, avec une bienveillance constante qui est la vraie marque de fabrique de l'auteur. À une époque où les dessins animés américains se prenaient très au sérieux et où les animes japonais versaient dans l'épique et la larme à l'œil, cette modestie revendiquée avait quelque chose de presque subversif. Côté réalisation, Raimbaud se retrouve confronté au problème classique de la sous-traitance asiatique. Margerin lui-même a confié que les animateurs japonais et chinois avaient du mal à comprendre les gestes et l'expressivité de ses personnages, culturellement très ancrés dans une gestuelle française. Résultat : l'animation est correcte, fonctionnelle, mais manque souvent de ce liant organique entre le dessin et le mouvement qui caractérise le meilleur de la production occidentale. Le graphisme brouillon de Margerin, si efficace sur la page imprimée, gagne en fluidité mais perd en personnalité à l'écran. L'ensemble reste regardable, parfois élégant dans ses gags physiques, mais l'on sent que quelque chose s'est perdu dans la traduction intercontinentale. La musique de Claude Sitruk — entièrement jouée au saxophone, avec une énergie jazzy-rock tout à fait raccord avec l'univers Margerin — est en revanche l'un des vrais points forts de la série, un générique qui colle à la peau et qui a traversé les décennies avec une dignité remarquable pour un dessin animé de cette époque. Le casting vocal reste difficile à évaluer avec les yeux de 2015 : la série appartient à cette génération de productions françaises où le doublage était traité comme une prestation technique et non comme un art, et les voix, assez génériques, n'apportent pas le surplus de personnalité qu'auraient méritées les personnages. Rien d'infâmant non plus — c'est simplement neutre, là où les grandes productions de l'époque avaient compris que la voix était une dimension à part entière du personnage. La série est aussi le produit d'un contexte industriel chaotique. Financée en partie par La Cinq à hauteur d'un budget de 13,5 millions de francs, elle subit de plein fouet la chute de la chaîne en 1992 — une catastrophe qui emportera dans son sillage le studio Jingle lui-même, mis en faillite en 1993. La saison 2, déjà produite mais orpheline de son diffuseur d'origine, migrera sur France 2 avec ses épisodes de sept minutes, format plus généreux qui permettra enfin aux gags de respirer un peu. C'est dans ces conditions de survie éditoriale que Manu sera rediffusée, recyclée, réutilisée dans des créneaux disparates jusqu'en 1997 — une longévité par défaut autant que par mérite. Raimbaud, pour sa part, tirera les leçons de cette expérience. Quelques années plus tard, chez Gaumont Multimédia aux côtés de Marc du Pontavice, il créera Les Zinzins de l'Espace puis posera les bases d'Oggy et les Cafards, armé d'une référence commune avec son nouveau producteur : Ren & Stimpy de John Kricfalusi, cette bombe d'irrévérence animée qui avait montré ce que l'animation comique pouvait faire quand on lui donnait vraiment les moyens d'exploser. Manu était, avec le recul, l'esquisse de ce chemin-là — honnête, chaleureuse, pleine de bonnes intentions, mais encore trop bridée pour atteindre la liberté qui fera la force de ses héritières. Un galop d'essai touchant, à voir aujourd'hui avec la tendresse qu'on réserve aux œuvres de transition : celles qui comptent dans une carrière sans forcément compter dans une filmographie. Pour les amateurs de Margerin, c'est un passage presque obligé. Pour les autres, Les Zinzins de l'Espace ou même Lucien en BD seront des portes d'entrée autrement plus spectaculaires dans cet univers rock et banlieusard qui reste, lui, indémodable.
Ma note65%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !