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· Julien   Lepage

Chroniques martiennes
Ray Bradburry
1950

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Illustration de critique : Chroniques martiennes
Mars a quelque chose qui fascine les humains depuis des siècles, et Ray Bradbury n'y a pas fait exception. Sauf que lui, contrairement à la plupart de ses contemporains, n'attendait pas les résultats des sondes spatiales pour se faire une opinion sur la planète rouge. En 1950, il publie Chroniques martiennes chez Doubleday : un recueil de nouvelles initialement parues dans des magazines pulp entre 1945 et 1950, assemblées en une sorte de roman-mosaïque que l'éditeur eut le bon sens de lui suggérer. Bradbury lui-même avouait n'avoir pas réalisé qu'il avait déjà écrit un roman : il lui suffisait de tout mettre bout à bout. C'est ce qu'on appelle tomber dessus par accident.

À cette époque, Bradbury n'est pas encore la figure tutélaire de la SF américaine. C'est un jeune auteur de trente ans, issu d'un milieu modeste, sans diplôme universitaire, qui écrit avec une frénésie presque compulsive. Chroniques martiennes sera son coup de projecteur, la carte de visite qui lui ouvre les portes de la littérature sérieuse. Trois ans plus tard, il récidive avec Fahrenheit 451… et là, c'est le chef-d'œuvre canonique, celui qu'on étudiera en classe, celui dont les lycéens se souviendront. Chroniques martiennes, lui, reste dans l'ombre un peu oblique du grand frère, ce qui est à la fois injuste et compréhensible.

Le livre suit la colonisation de Mars par les Terriens, chronologiquement, de janvier 1999 à octobre 2026. Bon, en 2019, l'échéance de 1999 fait sourire : on y était, et il n'y avait pas de fusées vers la planète rouge ce soir-là. Mais c'est précisément le problème qu'on a avec les classiques de SF : il faut accepter de suspendre non pas son incrédulité, mais sa connaissance. Mars, ici, n'a rien à voir avec les photos des sondes Mariner ou Viking. C'est une planète à l'atmosphère respirable, parcourue de canaux, peuplée de Martiens à la peau bronzée et aux yeux d'or qui lisent dans les esprits. Bradbury s'en explique d'ailleurs sans complexe : il a toujours considéré ce livre comme du fantastique, pas de la SF. Une fable, dit-il. Et il a raison, dans le fond.

Les vingt-six nouvelles s'enchaînent comme les chapitres d'un roman qu'on ne voulait pas écrire comme un roman. Les trois premières expéditions terriennes échouent chacune à leur manière : la première s'écrase, la deuxième se fait interner puis éliminer par des Martiens qui ont capté la psyché des astronautes et les ont fait passer pour des fous, la troisième succombe à une illusion collective : les membres de l'équipe, manipulés télépatiquement, croient retrouver leurs villes d'enfance et baissent la garde jusqu'à se faire tuer. C'est lors de la quatrième expédition qu'on découvre une Mars dévastée, vidée de ses habitants par une épidémie de varicelle : une varicelle apportée par les premières fusées, insignifiante pour les Terriens, mortelle pour les Martiens. La métaphore avec la conquête des Amériques et la variole des conquistadors est aussi transparente qu'efficace.

Ensuite vient le temps des colons, des pionniers, des stands de hot-dog plantés au milieu de nulle part dans l'espoir de faire fortune sur une planète qui s'en fout. Et en toile de fond permanente, la Terre qui s'embrase : guerres, bombes atomiques, censure. Une nouvelle en particulier, Usher II, imagine un homme qui reconstitue la maison de Poe pour se venger des censeurs qui ont brûlé tous les livres de fantasy. C'est déjà Fahrenheit 451, littéralement, trois ans avant l'heure. On comprend mieux, à ce stade, pourquoi les deux livres sont souvent vendus ensemble.

Voilà pour le résumé. Maintenant, l'avis honnête.

Chroniques martiennes, c'est magistral par intermittence. La prose de Bradbury a quelque chose d'hypnotique quand il est en forme : poétique sans être ampoulée, mélancolique sans être larmoyante, drôle sans que ça détonne. Certaines nouvelles atteignent des sommets d'étrangeté sereine : les meurtres surréalistes des deuxième et troisième expéditions, la scène de la guerre martienne, le final doux-amer qui ferme le livre avec une économie de moyens impressionnante. Il y a là une capacité à instiller une angoisse diffuse, une horreur qui n'a pas besoin de crier pour faire froid dans le dos. Penser à l'ambiance de certains films de John Carpenter ; pas les monstres, mais le vide, le silence qui précède.

Mais voilà, l'ensemble n'est pas aussi solide que ses meilleures pièces. Certaines nouvelles font clairement du remplissage : des passerelles narratives habillées en histoire, où ni les personnages ni la situation ne parviennent à accrocher. Et les personnages, justement : ils n'ont pas le temps d'exister. On les croise, on les voit agir, puis ils disparaissent. C'est inhérent au format, mais ça crée une distance émotionnelle que la beauté de la prose ne compense pas toujours. On admire. On ne s'attache pas.

Il y a aussi, et c'est un reproche plus délicat, une vision du monde qui reste désespérément américaine dans son ADN ; même quand elle critique l'Amérique. Les Martiens eux-mêmes, avec leur télépathie en guise d'unique singularité, se comportent comme des couples de banlieue. Le commentaire sur le colonialisme est là, réel, pertinent, mais filtré par un regard qui ne sort jamais vraiment de sa propre culture. Ce n'est pas un défaut rédhibitoire. C'est une limite.

Chroniques martiennes reste un livre important, fondateur, qu'on est content d'avoir lu. Mais « important » et « inoubliable » ne sont pas tout à fait synonymes. Il y a dans ce livre suffisamment de fulgurances pour justifier sa réputation — et suffisamment de ventre mou pour comprendre qu'on ne l'a pas relu depuis.
Ma note64%
Lu le 22 Janvier 2019


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