Mascarade
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Le cinéma français a cette capacité rare de mobiliser des castings de rêve pour accoucher de cauchemars polis. Mascarade, troisième long-métrage de Nicolas Bedos, sorti en novembre 2021 après le succès critique de La Belle Époque, en est une démonstration assez cruelle. On y retrouve Pierre Niney, Marine Vacth, Isabelle Adjani, François Cluzet et Laura Morante, soit une affiche qui ferait saliver n'importe quel distributeur. Le film a d'ailleurs été présenté hors compétition au Festival de Cannes 2022, ce qui lui a conféré une aura de prestige dont il n'avait peut-être pas tout à fait besoin pour masquer ses failles. L'histoire se déroule sous le soleil tapageur de la Côte d'Azur — décidément terrain de jeu favori des cinéastes qui confondent amoralité et profondeur. Adrien, jeune gigolo sans scrupules, s'éprend d'Isabelle, arnaqueuse de haute volée aussi belle que calculatrice. Ensemble, ils échafaudent un plan machiavélique ciblant deux proies faciles : une ancienne gloire du cinéma sur le déclin et un agent immobilier trop confiant. Le tout est raconté par fragments, via des témoignages lors d'un procès qui ponctuent le récit et des flashbacks censés distiller le mystère. En théorie, c'est du cinéma de genre élégant. En pratique, c'est une mécanique qui grince dès les premières scènes, tant la structure narrative semble moins guidée par une nécessité dramatique que par le désir de l'auteur de paraître plus malin que son public. Le scénario, signé Bedos lui-même, repose sur une trilogie éculée — sexe, argent, pouvoir — qu'il agite comme s'il venait de l'inventer. Les chausse-trappes censées maintenir la tension sont soit trop grossières pour surprendre, soit trop alambiquées pour convaincre. Le film porte bien son titre : tout y est mascarade, y compris la profondeur qu'il prétend afficher. On pense inévitablement à Hors de prix de Pierre Salvadori, qui traitait d'un registre voisin dans des décors presque identiques avec une légèreté et un charme que Mascarade ne parvient jamais à approcher. La comparaison est impitoyable. Ce qui aggrave le problème, c'est que les personnages sont unanimement antipathiques, ce qui pourrait être une intention, mais encore faudrait-il que cette noirceur serve quelque chose. Adrien et Isabelle sont des figures d'opérette, trop lisses dans leur cynisme pour générer la moindre fascination. Leurs victimes ne valent guère mieux : elles existent pour se faire plumer, point. Aucun personnage ne bénéficie d'une vraie épaisseur, d'une contradiction intérieure qui lui donnerait vie au-delà de sa fonction dans l'intrigue. Bedos les déplace comme des pions sur un échiquier dont il serait trop fier pour admettre qu'il ne sait pas vraiment où va la partie. Sous ces costumes de pacotille, le film prétend pourtant dire quelque chose sur la prédation sociale, sur les apparences et les désirs factices de la bourgeoisie dorée. C'est là que réside peut-être l'ambition la plus sincère de l'œuvre : dépeindre un monde où tout le monde arnaque tout le monde, où la violence se dissimule derrière les sourires et les robes de créateurs. Mais le propos reste en surface, noyé dans une vulgarité qui semble davantage complaisante qu'assumée. Le film ne juge pas ses personnages, il les contemple avec une admiration trouble qui finit par contaminer le regard du spectateur. Sur le plan de la réalisation, Bedos déploie une esthétique soignée — la photographie est léchée, la Côte d'Azur est belle comme une carte postale chère — mais cette maîtrise formelle sent davantage le décoratif que le nécessaire. Tout est trop brillant, trop poli, comme si la mise en scène cherchait à compenser par l'élégance visuelle ce que le récit peine à tenir. La bande originale joue dans le même registre : présente, parfois envahissante, jamais vraiment au service de l'émotion. On est face à un cinéaste qui aime se regarder filmer, et ça se voit. Et puis il y a le casting, ce gâchis monumental. Avec pareille affiche, n'importe quel film devrait être sauvé par au moins deux ou trois moments de grâce. Ici, Pierre Niney s'en sort le mieux, non pas parce qu'il livre une performance mémorable, mais parce qu'il semble avoir perçu le ridicule ambiant et choisi de le jouer sur un registre presque fantomatique — présent sans jamais vraiment s'exposer. Marine Vacth, elle, se donne à fond et c'est la seule à dégager une énergie cohérente avec ce que le film aurait voulu être. En revanche, François Cluzet est peu crédible dans un rôle qui ne lui correspond manifestement pas, et Isabelle Adjani, qui se la joue Bette Davis du pauvre, est aussi mal à l'aise ici que dans David et Madame Hansen. Voir une actrice de cette trempe aussi mal dirigée, aussi livrée à elle-même dans ses excès, est presque douloureux. Laura Morante, merveilleuse dans tant d'autres films, est elle aussi sacrifiée sur l'autel d'un scénario qui ne sait pas quoi faire de ses personnages secondaires. Réalisateur, c'est un métier. Nicolas Bedos l'a prouvé avec La Belle Époque, film imparfait mais sincère, porté par une véritable tendresse. Avec Mascarade, il semble avoir surtout voulu prouver qu'il pouvait faire du grand cinéma de genre — et c'est précisément ce désir de démonstration qui plombe tout. Le film n'est jamais drôle là où il devrait l'être, jamais troublant là où il le voudrait, jamais émouvant là où il le tente. Ce n'est pas un désastre complet : c'est pire. C'est une déception polie, une occasion manquée emballée dans du papier glacé. Les amateurs de films solaires et vénéneux auront plus de satisfaction à (re)voir Hors de prix, ou même Burning de Lee Chang-dong pour la fascination que peut exercer un récit de prédation réellement maîtrisé.
Ma note37%
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