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Mark Mylod n'est pas exactement un inconnu : on lui doit plusieurs épisodes de Succession et quelques heures de Game of Thrones, ce qui lui a valu une réputation solide de metteur en scène capable de gérer des ensembles complexes de personnages dans des univers de pouvoir et de privilège. Autant dire que Le Menu, ce thriller culinaire en huis-clos sorti fin 2022, semblait taillé sur mesure pour lui. Et le casting, franchement royal, donnait encore plus envie d'y croire : Ralph Fiennes, Anya Taylor-Joy, Nicholas Hoult, John Leguizamo… Sur le papier, on a vu pire comme entrée en matière. L'histoire est simple, presque éblouissante dans sa concision : Tyler, gastronome fanatique, embarque Margot, sa compagne d'un soir, dans le restaurant le plus exclusif du monde — une île privée accessible uniquement en bateau, où le couvert est à 1 250 dollars par tête. Le chef Julian Slowik y a conçu un menu d'exception, dont chaque plat recèle une surprise de plus en plus radicale pour ses convives triés sur le volet. Autour de la table : une critique gastronomique redoutée, un acteur has-been, des hommes d'affaires, des habitués blasés. Le film se structure en chapitres, chaque service correspondant à une nouvelle révélation, une nouvelle tension portée vers un point de non-retour. Le scénario, signé Seth Reiss et Will Tracy, figurait sur la célèbre Black List hollywoodienne — cette liste annuelle des meilleurs scripts non produits — avant d'atterrir entre les mains de Mark Mylod, qui avait repris le projet après le départ d'Alexander Payne en 2020. Et là, honnêtement, on se dit que l'idée est brillante. Un huis-clos en forme de satire sociale mordante, où les nantis se retrouvent pris au piège de leur propre élitisme dans un dispositif qui les condamne autant qu'il les révèle — c'est du beau matériau. Mark Mylod n'est d'ailleurs pas sans talent pour installer l'ambiance : il y a quelque chose de clinique et de dérangeant dans sa façon de filmer les plats comme dans une émission de téléréalité culinaire, avec des ralentis presque obscènes qui imitent — et moquent — l'esthétique des émissions de type *Chef's Table*. Le malaise s'installe progressivement, la lumière décroît au fil des services, et la photographie de Peter Deming est sincèrement belle. Mark Mylod filme peu, filme l'essentiel, avec une économie de moyens qui convient au huis-clos — même si ça reste assez académique, sans vraie envolée. Là où ça accroche sérieusement, c'est du côté du scénario lui-même, qui promettre monts et merveilles avant de se révéler creux comme une brioche trop gonflée. La satire sociale vise juste dans ses premières séquences — les riches pathétiques qui avalent leur humiliation avec la même docilité qu'un amuse-bouche —, mais elle ne va nulle part. Dès que le film bascule dans son registre plus sombre, les motivations du chef deviennent floues, les révélations s'enchaînent sans vraiment surprendre, et l'édifice conceptuel si prometteur finit par se dégonfler lentement. On attendait une vraie montée en tension, une résolution à la hauteur du concept ; on récupère une fin qui tente de racheter ce qui précède sans tout à fait y parvenir. Le film sait démarrer, mais il ne sait pas vraiment où aller — et ça se voit. Le problème n'est pas tant dans les thèmes abordés — la destruction de l'art par ses consommateurs, le nihilisme du créateur mégalo, l'inanité du luxe — que dans la façon dont ils sont traités. Mark Mylod préfère expliciter plutôt que suggérer, cocher les cases d'une satire sociale déjà vue plutôt que prendre position. Le film ressemble par moments à un cousin moins inspiré de Sans filtre d'Ruben Östlund, la Palme d'or 2022, qui lui aussi étrillait les privilégiés et leur monde factice — sauf qu'Östlund, lui, ne lâche jamais son sujet et va jusqu'au vertige. Ici, on sent que le film s'essouffle, qu'il n'a finalement qu'une idée et qu'il tourne autour sans savoir comment la développer. Les personnages secondaires souffrent particulièrement de ce problème. La critique gastronomique campée par Janet McTeer, le millionnaire blasé, l'acteur en fin de course joué par John Leguizamo — tout ce beau monde n'existe que comme décor fonctionnel, destiné à recevoir son lot de punition symbolique sans jamais exister vraiment. Quant au personnage de Nicholas Hoult, le fanboy culinaire obsessionnel, il n'est franchement pas loin d'être inutile — caricature à peine esquissée, réduite à un seul trait aussi fin qu'un cheveu dans la soupe. C'est d'autant plus dommage que Anya Taylor-Joy, en Margot, apporte une vraie présence, magnétique et insolente, et que la tension qui se noue progressivement entre elle et le chef constitue l'épine dorsale dramatique du film — presque son seul vrai moteur. Car Ralph Fiennes, lui, est tout simplement excellent. C'est lui qui tient le film à bout de bras dans ses passages les moins convaincants, avec ce mélange si particulier d'austérité menaçante et d'humour glacial qui le rend proprement fascinant à regarder. Il y a quelque chose de son Voldemort dans cette façon d'occuper l'espace sans jamais hausser la voix, de dominer la scène par sa seule présence — sauf que cette fois, il joue l'ambiguïté avec une finesse remarquable, aussi effrayant que mélancolique, aussi ridicule que pathétique. Fiennes trouve des nuances là où le scénario n'en prévoyait pas ; c'est du grand art d'acteur au service d'un matériau qui ne le mérite pas toujours. Au bout du compte, Le Menu est exactement ce que sa réputation sur la Black List laissait craindre : une idée fabuleuse que personne ne savait vraiment comment concrétiser. Le concept est là, brillant, séduisant, et suffisamment bien habillé pour maintenir l'attention pendant une heure. Mais le film n'honore pas sa propre ambition, et la déception qui suit l'enthousiasme du début est d'autant plus cuisante. Pour qui voudrait s'essayer à quelque chose de similaire mais plus maîtrisé, la série The Bear (2022) explore la même psychologie du chef en cuisine avec une intensité autrement plus convaincante — et sans la béquille du concept de genre. Un raté, donc, mais un raté qui sent bon. Ce qui, d'une certaine façon, rend la chose encore plus frustrante.
Ma note37%
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