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· Julien   Lepage

Merrie melodies
Warner Bros.
1931 – 1997

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Illustration de critique : Merrie melodies
Par quel bout attraper une série qui dure depuis 1931 et accumule plus de cinq cents courts métrages ? Merrie melodies, c'est l'un des catalogues d'animation les plus massifs de l'histoire du médium, une collection produite sous la houlette de Leon Schlesinger puis de Warner Bros. elle-même, animée par une brochette de réalisateurs qui compte parmi les plus grands noms du dessin animé américain — Chuck Jones, Tex Avery, Friz Freleng, Bob Clampett — et dont la voix principale, Mel Blanc, a prêté son talent à la quasi-totalité des personnages iconiques. Sur le papier, c'est l'équivalent animé d'une cathédrale. Dans les faits, c'est un peu plus compliqué que ça.

À l'origine, le concept n'a rien d'artistique. En 1931, Warner vient de racheter Brunswick Records et une poignée d'éditeurs musicaux pour vingt-huit millions de dollars. Il faut rentabiliser l'investissement. Schlesinger propose alors une série de courts métrages animés dont le principe contractuel est limpide : chaque épisode doit inclure au moins un refrain complet d'une chanson appartenant au catalogue Warner. Merrie melodies naît donc non pas d'une ambition artistique, mais d'un accord commercial. Le premier court, Lady, play your mandolin!, pose le ton : de la musique, de l'animation, et des personnages sans lendemain. Rudolf Ising tente bien d'installer quelques têtes récurrentes — Foxy, Piggy, Goopy Geer — mais aucune ne prend vraiment. La série reste pendant plusieurs années une vitrine promotionnelle pour des chansons populaires, un clip vidéo avant l'heure, une sorte d'ancêtre des pubs musicales télévisées.

Ce démarrage en trompette — ou plutôt en musique de fond — explique beaucoup des ambiguïtés qui traversent l'ensemble de la série. Car Merrie melodies est une œuvre profondément schizophrène. D'un côté, elle abrite certains des cartoons les plus brillants jamais produits : Faut savoir ce qu'on veut, Quel opéra, docteur ?, La grenouille magique, tous classés au Registre national du film américain, tous prodigieux d'invention formelle et narrative. De l'autre, elle contient des années entières de productions alimentaires, recycleuses d'animations, creuses et répétitives. L'écart entre un court signé Chuck Jones au sommet de son art et un épisode de la période DePatie-Freleng post-1964 est à peu près celui qui sépare 2001, l'Odyssée de l'espace d'un dessin animé du samedi matin.

Le problème structurel de Merrie melodies, c'est qu'elle n'a jamais vraiment eu d'identité propre. À partir de 1942-1943, la série devient pratiquement impossible à distinguer des Looney tunes : même personnages, même ton, même style graphique, seul le générique musical change. Chuck Jones lui-même passait d'une série à l'autre sans que cela modifie quoi que ce soit à son travail. Warner Bros. maintenait les deux labels en parallèle pour des raisons juridiques (éviter qu'une marque ne tombe dans le domaine public), non par nécessité créative. En VF, la confusion est totale : le doublage ne fait évidemment aucune distinction entre les deux séries, et le public français a toujours globalement parlé des Looney tunes pour désigner l'ensemble du répertoire Warner, les épisodes Merrie melodies étant fondus dans la même bouillie de Technicolor et de gags à l'emporte-pièce.

Les personnages les plus emblématiques sont pourtant nés ici. Porky Pig fait ses débuts dans un Merrie melodies de 1935, Bugs Bunny y apparaît pour la première fois dans sa forme définitive en 1940, Daffy Duck, Elmer Fudd, Yosemite Sam, Marvin le Martien, Bip Bip et Vil Coyote… autant de créations qui ont émergé de cette série avant de coloniser les Looney tunes et la mémoire collective. Mais là encore, la nuance s'impose : ces personnages sont excellents dans leurs meilleures aventures, et franchement quelconques dans les plus paresseux. Daffy Duck par exemple, qui est un génie comique sous la direction de Jones ou Clampett, devient un faire-valoir terne dans les pairings répétitifs avec Speedy Gonzales des années soixante ; des épisodes que Freleng lui-même produisait en recyclant des animations de courts précédents pour compenser les coupes budgétaires imposées par Warner.

Car c'est bien là le tournant fatal : la télévision. L'arrivée des séries animées à la télévision dans les années cinquante a asséché le budget des courts métrages cinéma. En 1963, Warner ferme son studio d'animation. La série est confiée à DePatie-Freleng, puis à Warner-Seven Arts, avec des enveloppes réduites au minimum. Les courts métrages de cette période tardive — 1962-1969 — sont unanimement décriés par les historiens de l'animation comme une décadence marquée : animation limitée, scénarios en roue libre, musiques de William Lava jugées ternes et inadaptées après le décès de Milt Franklyn en 1962. Ce que Chuck Jones refusait de cautionner — il avait quitté le studio plutôt que de compromettre ses standards — avait fini par triompher sans lui.

Techniquement, la série reflète son époque dans ses meilleures années. L'animation de la période 1942-1962 est d'une fluidité et d'une expressivité qui n'ont jamais été dépassées dans le format court. Le Technicolor y est utilisé avec une virtuosité que Disney lui-même n'atteignait pas toujours dans ses productions équivalentes. Les bandes-son de Carl Stalling, compositeur attitré du studio pendant deux décennies, constituent à elles seules un chef-d'œuvre de synchronisation musicale : Stalling avait une façon de tisser les références classiques et les songs populaires en un seul flux comique qui reste stupéfiante aujourd'hui. En VF, le travail de doublage historique a su conserver l'essentiel du rythme et de l'abattage comique des voix originales.

Ce qui fait que Merrie melodies, pris dans son ensemble, ne peut pas être jugé à l'aune d'une œuvre cohérente. C'est une compilation hétérogène, un catalogue de soixante-dix ans d'animation, avec ses pics vertigineux et ses creux affligeants. Les amateurs inconditionnels des cartoons Warner ne jureront que par les années d'or, et ils n'auront pas tort. Mais considérer la série comme un tout oblige à tenir compte des milliers de minutes ennuyeuses qui en constituent l'armature. On pense à ce que Tex Avery ou Jones ont produit de meilleur, et on se dit qu'il aurait peut-être mieux valu une série plus courte et plus exigeante.
Ma note50%
Vu le 7 Septembre 2015


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