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· Julien   Lepage

La guerre des miss
Patrice Leconte
2008

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Illustration de critique : La guerre des miss
Vingt-deux défaites consécutives à un concours de miss de village, ça forge un caractère… ou ça donne un pitch de comédie française. C'est la seconde option qu'a retenue Patrice Leconte, lui qui nous a habitués au meilleur (Ridicule, La fille sur le pont, Tandem) comme au plus dispensable (Les bronzés 3, Mon meilleur ami), pour ce vingt-cinquième long métrage où il retrouve la comédie pure en confiant les clefs à Benoît Poelvoorde, épaulé par Olivia Bonamy et une galerie de seconds rôles parmi lesquels Laurent Gamelon, Jacques Mathou et Albert Delpy. Le tout débarque en salles en ce mois de janvier 2009, quelques mois après le raz-de-marée Bienvenue chez les Ch'tis, dans un paysage cinématographique français visiblement convaincu que la France profonde est le nouveau Klondike de la comédie.

Charmoussey, donc, petit village franc-comtois coincé dans sa vallée et plombé par la récession, vit dans l'ombre de Super-Charmoussey, station de ski prospère perchée quelques kilomètres plus haut. Chaque année, le concours local de miss oppose les deux communes, et chaque année celles d'en haut écrasent celles d'en bas ; vingt-deux fois de suite, pour être précis. Mais cette édition revêt un enjeu particulier : une décision administrative prévoit la fusion des deux villages, autant dire la disparition pure et simple de Charmoussey. L'honneur est en jeu, et le maire, incarné par Christian Charmetant, sort l'arme fatale : Franck Chevrel, enfant du pays parti tenter sa chance dans le showbiz parisien dix-sept ans plus tôt. Celui-ci revient au bercail pour coacher les candidates locales, retrouve Cécile, son amour de jeunesse devenue infirmière et mère célibataire, et découvre que la gamine gothique qui traîne dans le coin pourrait bien être sa fille. On devine la suite. On devine même la fin. On devine à peu près tout, en fait.

Le scénario, co-signé par Fred Cavayé (qui allait donner dans un tout autre registre avec Pour elle), Franck Chorot et Guillaume Lemans, empile les ficelles de la comédie communautaire avec une application presque scolaire. Le retour du fils prodigue, la rivalité entre deux villages, le coach improbable qui transforme des bras cassés en championnes, le tout saupoudré d'une romance pas enterrée et d'un secret de paternité ; on a vu ce schéma cent fois, de The full monty à Podium en passant par Calendar girls. Le problème n'est pas tant l'héritage que l'absence totale de surprise dans la manière de le traiter. Le scénario déroule ses péripéties avec la prévisibilité d'un train suisse : espionnage entre villages, entraînement des filles, sabotages mesquins, et rédemption finale. La fameuse décision administrative de fusionner les communes, censée dramatiser l'enjeu, n'est qu'un artifice narratif posé là puis aussitôt oublié. Quant à la chute, elle est cousue de fil blanc à gros points de croix. Il y a bien une ou deux tentatives d'orienter le spectateur sur de fausses pistes, mais elles sont si timides qu'on les repère à trois kilomètres, la distance qui sépare probablement Charmoussey de sa rivale d'altitude.

Les personnages, eux, semblent sortis d'un catalogue de la comédie rurale française. Franck est l'archétype du loser mythomane à grande gueule, prétentieux, mais attachant, qui cache un cœur tendre sous ses fanfaronnades parisiennes : un modèle qu'on retrouve dans à peu près un film français sur trois depuis quinze ans. Cécile, la jolie infirmière du village, ex blessée qui refuse de pardonner, est écrite avec si peu de relief qu'on finit par se demander ce qui la distingue de n'importe quelle héroïne de téléfilm du dimanche soir. Camille, la fille gothique potentiellement liée à Franck, apporte un soupçon d'énergie quand elle apparaît, mais le film ne sait pas trop quoi faire d'elle au-delà du running gag de son look qui effraie tout le monde. Les villageois forment une galerie attendue de paysans rustiques et de notables bas du front : le coiffeur exubérant, le maire bonhomme, les candidates un peu gauches. Le scénario voudrait nous attendrir sur ces gens pour qui le concours de miss est l'événement de l'année, mais la tendresse promise vire trop souvent à la caricature condescendante, les miss locales se retrouvant réduites à leurs maladresses physiques sans que le film ne leur accorde jamais une vraie épaisseur.

On sent que Leconte aurait voulu dire quelque chose sur l'identité rurale, sur ces petites communes que la France administrative broie tranquillement, sur la fierté locale comme dernier rempart face au déclin économique. Le sujet était là, à portée de main. Le concours de miss comme miroir déformant d'une société qui périclite, la rivalité entre le village de la vallée et la station de ski comme métaphore des inégalités territoriales : tout cela affleure par endroits, mais le film ne creuse jamais. Il préfère rester en surface, dans le registre du divertissement familial inoffensif, et traiter son sujet avec une légèreté qui confine à l'indifférence. La dimension satirique qu'on pouvait espérer d'un cinéaste capable de la cruauté élégante de Ridicule n'arrive tout simplement pas. On reste dans un Clochemerle sans mordant, où la moquerie est bon enfant et les conflits se résolvent dans un consensus mou.

Côté réalisation, c'est un Leconte en pilotage automatique. Le film a été tourné en Franche-Comté (les villages de L'Hôpital-du-Grosbois, Vuillafans, Montgesoye et la station des Rousses servant de décors naturels), mais on n'en profite guère. Les paysages jurassiens sont à peine exploités, le film se déroulant largement en intérieur, et la photographie de Jean-Marie Dreujou reste fonctionnelle sans jamais dégager la moindre atmosphère. Plus gênant : Leconte opte pour des tremblés de caméra et des zooms recadrés censés donner un effet « pris sur le vif », un choix esthétique qui tombe rapidement à plat et dont on doute de la maîtrise. La voix off de Poelvoorde, utilisée par intermittence, est redondante avec ce que l'image montre déjà, et le film se clôt sur des commentaires face caméra des personnages qui arrivent comme un cheveu sur la soupe, sans que rien dans le dispositif précédent ne les justifie. La musique d'Étienne Perruchon, avec ses fanfares guillerettes, fait le job sans laisser de souvenir, et l'utilisation de I will survive est d'une littéralité qui arrache un sourire fatigué. Quant au défilé final des miss, qui devrait être le climax du film, Leconte l'expédie avec une platitude déconcertante, comme s'il avait lui-même renoncé à y croire.

Poelvoorde, il faut le reconnaître, fait ce qu'il peut… et ce qu'il peut reste supérieur à ce que le film mérite. Il y a chez lui un instinct comique qui fonctionne même quand le matériau est pauvre, et sa scène d'ouverture, où on le découvre sur le plateau d'un film d'Alain Corneau essayant lamentablement de donner la réplique à Catherine Deneuve (qui apparaît brièvement dans son propre rôle, un joli clin d'œil), est probablement le meilleur moment du métrage. Mais une fois installé à Charmoussey, privé de partenaires à sa hauteur et d'un scénario qui le stimule, il tourne en roue libre, s'époumonant pour donner de l'énergie à des scènes qui n'en ont pas. Olivia Bonamy apporte du charme à Cécile, mais le rôle est si mince qu'elle peine à exister au-delà de sa fonction narrative de love interest meurtrie. La jeune Cynthia Groggia, dénichée par Leconte sur les conseils de l'amie d'une amie et choisie pour sa ressemblance avec Bonamy, ne démérite pas dans le rôle de Camille, mais elle est trop peu exploitée pour marquer. Laurent Gamelon en coiffeur survolté et Albert Delpy, trop rare, offrent quelques moments plaisants dans les seconds rôles, sans que rien ne vienne véritablement relever l'ensemble. On note au passage la présence de la propre fille du réalisateur, Alice Leconte, dans un tout petit rôle : une affaire de famille, décidément.

Au sortir de la salle, le sentiment dominant est celui d'un rendez-vous manqué. Pas un désastre intégral, non : le film se laisse regarder sans souffrance, Poelvoorde sauve quelques séquences par sa seule présence, et il y a une scène d'ouverture franchement réussie. Mais venant d'un cinéaste qui a prouvé qu'il savait être aussi percutant dans la comédie que dans le drame, cette petite chose molle et prévisible, qui ressemble davantage à un téléfilm de deuxième partie de soirée qu'à un vrai film de cinéma, laisse un goût amer.
Ma note41%
Vu le 16 Janvier 2009


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