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· Julien   Lepage

Princesse Mononoké
Hayao Miyazaki
1997

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Illustration de critique : Princesse Mononoké
Ce long-métrage de 1997, signé Hayao Miyazaki et mis en musique par Joe Hisaishi, traîne depuis des années cette aura un peu intimidante : « le grand film sombre », celui qu'on brandit comme preuve que l'animation peut être une affaire sérieuse, tragique, politique. Et pour une fois, la légende ne ment pas.

On entre dans Princesse Mononoké comme on met le pied dans une zone contaminée : au sens propre, puisqu'Ashitaka, prince d'un peuple reclus, se retrouve frappé par une malédiction après avoir abattu un dieu sanglier devenu démon. Cette marque sur son bras n'est pas juste un gadget de fantasy : c'est un compte à rebours. Il quitte alors les siens et se dirige vers l'Ouest, là où la maladie du monde se fabrique à coups de fer et de feu. Il y découvre une cité de forges dirigée par Dame Eboshi, et, tout autour, une forêt épaisse, sombre, saturée de présence, défendue par des dieux-animaux gigantesques… et par San, humaine élevée par des loups, qui vomit littéralement l'humanité. À partir de là, l'intrigue devient une collision permanente : industrie, guerre féodale, sacré shintoïste, survie, territoire.

Le film refuse les rails confortables. On pourrait s'attendre à une fable écologique « propre » avec ses gentils et ses méchants, sa romance qui réconcilie tout, sa punition exemplaire pour les destructeurs. Ici, rien de tout ça ne se déroule comme prévu, et c'est précisément là que le scénario est fort. La progression n'est pas « prévisible », elle est tragique : on sent très vite que personne ne sortira indemne, que le meilleur résultat possible sera un compromis, pas une victoire. La narration, en plus, a cette élégance un peu frustrante (dans le bon sens) : certains grands affrontements sont décentrés, racontés après coup, ou vus par des personnages secondaires, comme si la guerre n'avait pas vocation à devenir un spectacle héroïque. Ça peut donner l'impression, chez certains, d'un récit classique, mais j'y vois plutôt l'inverse : une épopée qui sabote l'héroïsme et remplace la morale par la lucidité.

Cette lucidité passe par des personnages incroyablement bien dessinés, parce qu'ils sont contradictoires. Ashitaka, déjà, n'est pas un jeune premier conquérant : c'est un héros mélancolique, fataliste, doux par épuisement, qui avance avec une seule boussole : « porter sur le monde un regard sans haine » ; et c'est une boussole difficile à tenir dans un monde qui lui crache du sang au visage. San n'est pas une princesse, ni même une « héroïne badass » au sens marketing : c'est une fille cabossée, pleine de rage, de dégoût, de loyauté animale, et son intransigeance fait mal parce qu'on comprend d'où elle vient. Quant à Dame Eboshi, elle écrase tout le monde par sa présence : à la fois cruelle et miséricordieuse, insensible dans l'action et profondément humaine dans ce qu'elle protège. C'est typiquement le genre de personnage qu'on croit avoir déjà vu… jusqu'à ce qu'on réalise qu'on ne l'a jamais vu traité avec autant de respect : le film ne la transforme jamais en caricature, et c'est ce qui rend le conflit si douloureux.

À force, on en arrive au cœur du film : ce qu'il dit, et surtout comment il le dit. Oui, c'est un film écologique, mais une écologie féroce, combative, quasiment guerrière, à la hauteur de l'adversaire humain. Et surtout, ce n'est pas l'écologie occidentale « progressiste » et « sociale » : c'est une vision shintoïste du sacré, où la forêt n'est pas un joli décor à protéger, mais une force ancienne, majestueuse, parfois inquiétante, qui a ses règles et sa violence. La nature n'est pas idéalisée : les dieux animaux peuvent être terrifiants, les sangliers peuvent devenir fanatiques, la rage peut contaminer autant que la pollution. Ce renversement permanent — l'humain capable du pire, mais aussi du soin, la nature capable du sublime, mais aussi de l'aveuglement — donne au film une richesse rare. Ce qu'il condamne, au fond, ce n'est pas « l'homme » en bloc : c'est la haine, la guerre, la logique de territoire quand elle dévore tout. Et parce qu'il est tragique, presque dépourvu d'humour, l'impact émotionnel est multiplié : l'amour entre San et Ashitaka est d'une beauté folle justement parce qu'il n'a rien d'une promesse facile.

À ce stade, la réalisation fait le reste, et elle le fait avec une autorité presque insolente. Visuellement, c'est un film « terrestre » : pas de grands échappatoires par le ciel, pas d'envol libérateur comme on en a souvent chez Miyazaki. Tout est ancré : la boue, le bois, le fer, la chair, la pénombre sous la canopée. La forêt est dense, touffue, hypnotique, avec ces trouvailles graphiques (les sylvains, évidemment) qui suffisent à rendre un lieu vivant et sacré. On sent aussi que le film marque une étape dans sa carrière : un sommet artisanal, une sorte de bascule avant une autre ère, où la « patte » évoluera nettement : on le voit très bien quand on passe ensuite au Voyage de Chihiro, plus fluide, plus « moderne » dans ses textures et ses mouvements. Ici, ça a une densité, une rugosité qui colle au sujet.

Et puis il y a la musique : Joe Hisaishi signe l'une de ses partitions les plus habitées. Elle ne sert pas de papier peint émotionnel, elle respire avec le film : le souffle des batailles, la divinité diffuse des choses, la douleur qui couve, la tendresse impossible… tout est là, mais jamais souligné au Stabilo. Par moments, on a même l'impression que la musique raconte une couche de film supplémentaire, comme une mémoire du monde.

Pour les voix, la VF mérite mieux qu'un simple « c'est bien ». Cédric Dumond donne à Ashitaka une fatigue noble, une douceur ferme : on y croit immédiatement, et on comprend pourquoi ce personnage tient tout le récit sans jamais forcer. Virginie Méry fait une San coupante, viscérale, avec ce mélange de colère et de fragilité qui empêche le personnage de devenir un slogan. Micky Sébastian, elle, a exactement ce qu'il faut de contrôle et d'acier pour Dame Eboshi : une autorité tranquille, dangereuse, sans méchanceté « théâtrale ». Et autour, André Chaumeau en Jiko-bô apporte cette ambiguïté souriante qui fait planer le doute sur ses intentions, tandis que Catherine Sola donne à Moro une majesté funèbre. Même les seconds rôles, comme Adèle Carasso en Toki ou François Siener en Gonza, installent une humanité rugueuse, jamais « mignonne », et c'est crucial dans un film aussi sombre.

Au bout du compte, j'entends l'idée selon laquelle on pourrait trouver ailleurs une héroïne « plus centrale », un récit « plus original », ou une émotion « plus immédiate ». Sauf que ce film ne cherche justement pas l'immédiat. Il vise la densité, le tragique, l'ambiguïté. Et il y arrive avec une puissance qui, en 2009, n'a pas vraiment d'équivalent dans l'animation grand public. Si je devais le rapprocher de quelque chose, ce serait de Nausicaä de la vallée du vent pour la violence du conflit homme/nature et l'ampleur mythologique, ou de Porco Rosso pour cette manière de détester la guerre sans jamais réduire les gens à des étiquettes. Mais Princesse Mononoké reste un bloc à part : le plus sombre, le plus violent, le plus dénué d'humour, et peut-être aussi le plus proche d'un testament d'artiste. Pas un film qu'on « consomme ». Un film qu'on se prend, et qui nous laisse avec cette sensation rare : avoir été emmené très loin, sans qu'on ne nous tienne la main, et en ressortir un peu changé.
Ma note91%
Vu le 3 Mai 2009


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