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· Julien   Lepage

Monopoly
Charles Darrow
1935

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Illustration de critique : Monopoly
Créé en 1935 par Charles Darrow, un vendeur au chômage pendant la Grande Dépression, le Monopoly est un jeu qui, contre toute attente, a survécu aux décennies et traversé les générations. Ironie du sort, il s'inspire en réalité d'un jeu antérieur, The landlord's game, conçu en 1903 par Elizabeth Magie dans le but de dénoncer les dérives du capitalisme. Son idée originale était pédagogique : démontrer que la concentration des richesses dans les mains de quelques-uns mène inévitablement à la ruine des autres. Charles Darrow, lui, a surtout vu l'opportunité d'un best-seller et a vendu son jeu à Parker Brothers, qui en a fait le rouleau compresseur ludique qu'on connaît aujourd'hui. Un jeu censé critiquer le capitalisme, qui devient l'un des symboles du consumérisme mondialisé ? Voilà un retournement de situation qui aurait sa place dans Brazil.

Le principe est simple : acheter, construire, écraser la concurrence. On avance sur un plateau en lançant deux dés, on achète des terrains, on y construit des maisons et des hôtels, et on encaisse les loyers des adversaires malheureux qui ont le malheur d'y atterrir. Plus on monopolise un quartier, plus les loyers augmentent, et moins les adversaires ont de chances de s'en sortir. La partie continue jusqu'à ce qu'il ne reste qu'un seul joueur encore solvable. Il existe aussi les cases Chance et Caisse de Communauté, qui apportent leur lot d'événements arbitraires — parfois un gain d'argent, parfois une amende inattendue — et bien sûr la case Prison, qui, paradoxalement, devient un refuge stratégique quand les loyers flambent. Les enchères permettent d'acheter des terrains mis en vente de force, et les échanges entre joueurs ajoutent une couche de négociation. En théorie, tout ça pourrait mener à des parties riches en rebondissements et en tactiques. En pratique, c'est une autre histoire.

Le principal problème du Monopoly, c'est son tempo. Lenteur, frustration, déséquilibre : tout ce qu'un jeu de société moderne cherche à éviter est ici réuni avec un aplomb impressionnant. Les premiers tours sont plaisants, chacun acquiert des propriétés, fait des choix et espère compléter un groupe de terrains. Puis, la mécanique révèle ses failles. Un joueur ayant eu la chance d'obtenir rapidement un monopole prendra l'ascendant sur les autres, et la partie bascule en une interminable agonie où les perdants attendent leur élimination inéluctable. Le hasard des dés pèse bien plus que la stratégie, et une partie peut durer bien au-delà du raisonnable. On parle de cinq heures de jeu parfois, et rarement pour des retournements de situation épiques : il suffit qu'un joueur chanceux ait accumulé les bons terrains au bon moment, et le reste n'est qu'une lente descente aux Enfers pour les autres.

Le jeu offre bien quelques stratégies, mais elles restent limitées. Acheter tôt et partout est souvent la meilleure approche, sauf que, là encore, la chance prime : atterrir sur les bonnes cases au bon moment est plus déterminant que toute analyse fine du plateau. Construire des maisons dès qu'on en a l'occasion est crucial, mais encore faut-il que le stock de maisons ne soit pas déjà épuisé — un détail qui devient parfois l'unique élément de tension de la partie. Les échanges entre joueurs peuvent être intéressants, mais ils dépendent entièrement du bon vouloir des participants. Certains refusent de négocier, rendant toute tentative de revirement impossible, tandis que d'autres concluent des accords absurdes qui faussent totalement la partie. On est loin de la profondeur stratégique d'un Catan ou d'un Risk.

D'un point de vue thématique, le jeu est un paradoxe ambulant. Il célèbre le capitalisme débridé tout en en démontrant les travers les plus cruels. Un joueur en position dominante finit par écraser tous les autres, qui ne peuvent que regarder leur argent s'évaporer. C'est une métaphore saisissante du monde réel, mais pas forcément l'expérience ludique la plus réjouissante. Il y a quelque chose de pervers dans le plaisir que procure l'anéantissement financier des adversaires, et c'est précisément ce qui divise autant les joueurs : certains adorent l'aspect impitoyable du jeu, d'autres y voient un exercice répétitif et injuste, où l'humiliation des perdants est plus marquante que la victoire du dernier survivant.

Le Monopoly a tout de même des atouts. Il est immédiatement compréhensible, accessible à tout le monde, et son design classique est ancré dans la culture populaire. Ses pions emblématiques — le chapeau haut-de-forme, la voiture, le chien, et autres vestiges d'un autre temps — lui confèrent un charme désuet, et il a su se renouveler à travers d'innombrables éditions thématiques, du Monopoly Star wars au Monopoly Pokémon. Il existe même des versions modernes avec cartes de crédit et règles accélérées, tentant d'atténuer les lourdeurs du jeu original. Mais malgré toutes ces tentatives d'adaptation, il conserve son ADN : un jeu long, répétitif, où le plaisir s'efface au profit de la frustration.

Dans l'ensemble, le Monopoly est un jeu qui divise, et il n'a pas volé sa réputation. Il peut être amusant pour une partie rapide entre amis qui n'ont pas peur de se trahir et de se ruiner mutuellement, mais il devient un calvaire interminable dès que l'un des joueurs prend trop d'avance. Son succès est historique, mais largement entretenu par la nostalgie et la reconnaissance de son nom plutôt que par ses qualités ludiques. Un jeu culte, certes, mais aussi un jeu que bien des amateurs de société ne ressortiront qu'en dernier recours, entre un Uno et un Time's up, ou pour vérifier, une fois de plus, pourquoi ils ne l'aiment pas tant que ça.
Ma note42%
Joué le 26 Novembre 2010


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