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· Julien   Lepage

La nuée
Just Philippot
2020

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Illustration de critique : La nuée
Le cinéma de genre français a la fâcheuse habitude de se prendre très au sérieux dès qu'il prétend dire quelque chose sur le monde. La Nuée, premier long-métrage de Just Philippot, sélectionné à la Semaine de la Critique de Cannes 2020, ne fait pas exception à cette règle non écrite. Le film met en scène Suliane Brahim, sociétaire de la Comédie-Française, dans un rôle radicalement éloigné de ses habitudes théâtrales — celui d'Virginie Hébrard, éleveuse de sauterelles au bord du gouffre, entourée de Sofian Khammes et de Marie Narbonne. Sur le papier, l'entreprise est séduisante : du fantastique rural ancré dans le réel social, une métaphore agricole sur la société de consommation, des insectes en guise de monstres. En pratique, le résultat est nettement plus décevant que prometteur. Virginie est donc mère célibataire, endettée, épuisée, propriétaire d'une exploitation d'insectes comestibles qui ne décolle pas. Les sauterelles ne se reproduisent pas assez vite, les créanciers s'impatientent, les enfants se plaignent. Jusqu'au jour où elle découvre que ses petites bêtes sont bien plus productives nourries de sang — le sien, d'abord. Le lien obsessionnel qui se tisse entre elle et sa colonie va alors contaminer ses relations familiales et menacer ce qui lui reste d'humanité. Un pitch qui fleure bon le body horror à la Cronenberg croisé avec une tribune sur la condition paysanne. L'intention est là. L'exécution, beaucoup moins. Le problème central du scénario de Philippot et Jérôme Genevray, c'est qu'il ne parvient jamais vraiment à décider ce qu'il veut être. Le film passe les deux tiers de sa durée à documenter la misère sociale d'Virginie avec une application quasi-naturaliste — les factures, les réunions avec le banquier, les disputes avec les ados — avant de se souvenir trop tard qu'il est censé faire peur. Le résultat ressemble à un téléfilm France 3 sur la détresse agricole auquel on aurait greffé, à la va-vite, une poignée de séquences horrifiques. La thèse est martelée avec une lourdeur qui finit par agacer : l'agricultrice dévorée par ses insectes, c'est l'agricultrice dévorée par le système. Phase IV de Saul Bass, auquel le film fait penser dans son approche quasi-documentaire des insectes, avait la sagesse de laisser ses fourmis parler d'elles-mêmes plutôt que de surligner leur symbolique. Ici, le message est énoncé à voix haute avant même d'être incarné. Virginie est le personnage-pivot de tout cela, et c'est là que le bât blesse le plus. Le film l'installe délibérément comme une figure ni sympathique ni antipathique — admirable dans son acharnement, épuisante dans ses choix. Pourquoi pas. Mais sa trajectoire, censée illustrer la déshumanisation progressive par le travail et la dette, suit une pente si prévisible qu'on la devance à chaque bifurcation. La rupture avec ses enfants, la dérive obsessionnelle, le sacrifice physique : tout est télégraphié si longtemps à l'avance que l'effet de rupture ne fonctionne jamais vraiment. Les personnages secondaires — le voisin bienveillant incarné par Khammes, la fille ado rebelle jouée par Narbonne — existent principalement pour subir les conséquences des décisions d'Virginie sans jamais avoir d'existence propre. Sur le fond, La Nuée s'inscrit dans une tradition qui mobilise volontiers le bestiaire pour dire quelque chose sur l'homme. Les sauterelles renvoient aux plaies d'Égypte, à la ruine des récoltes, à la force brute d'une nature qui reprend ses droits. L'idée que Virginie, en nourrissant ses insectes de sa propre chair, incarne la logique suicidaire d'une agriculture industrielle qui consume ses acteurs est une belle trouvaille métaphorique. La réalité du monde agricole — le taux de suicide des exploitants est le plus élevé de toutes les catégories socioprofessionnelles — mérite ce genre de traitement. Mais transformer une réalité statistiquement tragique en carburant pour film de genre requiert une finesse que le film n'a pas toujours. La dénonciation de la société de consommation, notamment, tourne au slogan répété plutôt qu'à l'analyse incarnée. Du côté de la réalisation, Philippot n'est pas sans talent. La photographie de Maxime Cots capte bien l'aridité méridionale des paysages, la lumière dure de l'été cévenol colle parfaitement à l'asphyxie du personnage. L'approche des insectes en gros plan, viscérale et presque entomologique, crée une réelle sensation de malaise. Et quand l'horreur survient, elle est effectivement brutale et sans préambule — ce qui est sa qualité principale. Le problème est justement là : ces séquences sont si rares et si brèves qu'elles font figure de pièces rapportées dans un ensemble qui se veut surtout un drame social. La bande-son, sobre, ne cherche pas à compenser, ce qui est honnête mais contribue à l'impression générale de film qui se retient. Suliane Brahim, enfin. Elle porte le film sur des épaules visiblement engagées, et son investissement physique dans le rôle est indéniable — le travail corporel, la fatigue accumulée au fil des scènes, la façon dont elle occupe l'espace rural sans jamais y paraître étrangère sont de vraies réussites. Mais le film lui demande surtout de souffrir en silence et de regarder des sauterelles avec une intensité croissante, ce qui finit par constituer une gamme d'expression assez limitée. Narbonne, dans le rôle de la fille, s'en sort avec les honneurs dans le registre ingrat de l'adolescente incomprise. Khammes, lui, est canonisé saint patron des voisins bienveillants dès sa première apparition et ne s'en remet jamais vraiment. Au bout du compte, La Nuée est un film qui rate sa cible par excès de sérieux et défaut d'audace. Il choisit de tout expliquer là où il faudrait laisser résonner, et préfère le drame appuyé à l'inconfort organique que son sujet appelait. On lui préférera sans hésiter Grave de Julia Ducournau, qui réussissait exactement ce dont La Nuée rêve : faire du corps féminin un espace politique sans jamais perdre de vue son potentiel de terreur. Ou, dans un registre plus minimaliste, Haunt pour le plaisir simple et efficace d'un genre qui assume sa nature. Philippot a visiblement des choses à dire et un œil pour les composer — il lui reste à apprendre à leur faire confiance sans les sur-expliquer.
Ma note37%
Vu le 10 Août 2023


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