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· Julien   Lepage

OVNIS et armes secrètes américaines
Jean-Pierre Petit
2003

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Illustration de critique : OVNIS et armes secrètes américaines
Jean-Pierre Petit, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, est l'une des figures les plus inconfortables du paysage intellectuel français. Ancien directeur de recherche au CNRS, astrophysicien à l'Observatoire de Marseille, pionnier de la magnétohydrodynamique (MHD), vulgarisateur de génie à travers sa série de bandes dessinées Anselme Lanturlu dans les années 1980 ; bref, un homme sérieux, avec un CV sérieux. Et pourtant, depuis les années 1990, il s'est engagé dans des territoires que ses collègues regardent avec le même mélange de gêne et d'agacement que l'on réserve à un oncle brillant qui commence à parler de reptiliens au repas de Noël. Ce livre, paru en janvier 2003 (quelques semaines seulement avant l'invasion de l'Irak, ce qui n'est pas anodin), marque une étape charnière dans cette trajectoire. C'est son grand retour sur le dossier OVNI après sept ans de silence, et il arrive avec ce qu'il appelle lui-même « des balles neuves ».

Le point de départ est un vrai congrès, tenu en Angleterre, consacré à la propulsion avancée. Petit y participe et y fait des rencontres inhabituelles. Des chercheurs américains lui glissent, entre deux sessions que les États-Unis n'ont jamais abandonné leurs recherches en MHD. Bien au contraire : ils les auraient poursuivies dans le secret le plus absolu, à coups de milliards de dollars. L'engin Aurora, censé voler à 10 000 km/h à 60 km d'altitude depuis 1990, serait la pièce maîtresse de cet arsenal invisible. Des torpilles hypervéloces filant à 2 000 km/h compléteraient le tableau. Les Russes auraient voulu faire pareil, mais faute de moyens après l'effondrement soviétique, ils ont dû ranger leurs calculatrices. Quant aux Européens — et Petit le dit avec la délectation cruelle d'un médecin annonçant un diagnostic terminal —, ils ont vingt-cinq ans de retard irrattrapable. Et puis, comme si tout ça ne suffisait pas, des responsables auraient confié à l'auteur des informations encore plus stupéfiantes sur les OVNI eux-mêmes. Le voile, promet-il, se déchire enfin.

Ce qui rend ce livre réellement stimulant, c'est qu'il ne repose pas entièrement sur du vent. Petit parle de MHD comme peu de gens en France peuvent le faire, parce qu'il y a consacré quinze ans de sa vie, dans des conditions rocambolesques. En 1976, un électroaimant de 250 kilos lui est tombé dessus lors d'une manipulation, lui brisant les reins et l'envoyant à l'hôpital pour six mois. Convalescent, il a reconstruit un laboratoire de fortune dans un local jouxtant son appartement d'Aix-en-Provence. Des recherches menées dans sa chambre, en quelque sorte. En 1983, ses travaux sont présentés au congrès international de MHD de Moscou. En 1987, un ingénieur soutient une thèse de doctorat sous sa direction sur l'annihilation des ondes de choc en vol supersonique ; sujet directement lié aux technologies décrites dans le livre. Puis, faute de financement et face au mur institutionnel du CNRS, il jette à la poubelle quinze ans de dossiers et de calculs pour « faire de la place ». Symboliquement, c'est dévastateur. Pratiquement, ça laisse une amertume profonde qui colore chaque page de cet ouvrage. Quand Petit dit que les Américains ont réussi là où la France a abandonné, il ne théorise pas : il accuse, et il s'accuse lui-même d'avoir peut-être été trop en avance sur son temps dans un pays structurellement incapable d'entendre ce qu'il ne veut pas financer.

Le livre se lit d'une traite, et c'est là l'un de ses atouts majeurs. Sur le modèle de la « conversation entre savants » — un procédé déjà utilisé dans ses BD —, Petit transforme l'exposé technique en récit. On suit ses déambulations dans ce congrès anglais comme on regarderait un épisode des X-filesMulder serait remplacé par un astrophysicien marseillais de 65 ans légèrement furieux contre l'État français. Il y a quelque chose de jouissif là-dedans. Les sections sur Aurora, sur la torpille hypervéloce, sur l'écart technologique entre les puissances mondiales sont les plus convaincantes : elles s'appuient sur des publications réelles, des brevets déposés, une physique vérifiable. Le lecteur qui a un minimum de culture scientifique peut suivre, questionner, et parfois acquiescer à contrecœur.

C'est dans la seconde partie que les choses se compliquent. Quand Petit quitte le terrain de la propulsion militaire pour celui des « confidences stupéfiantes » liées aux OVNI proprement dits, la rigueur s'effiloche. Les sources deviennent anonymes, les affirmations invérifiables, et l'on bascule dans une zone grise où le témoignage remplace la démonstration. Ce n'est pas que les questions posées soient inintéressantes — elles le sont, objectivement. Mais la méthode, qui consiste à accumuler des sous-entendus sans jamais les étayer, finit par fragiliser l'ensemble. Un lecteur sceptique referme le livre en se disant que Petit aurait mérité un co-auteur avec l'instinct d'un avocat du Diable. Pour les amateurs du genre, on pense inévitablement au Rapport COMETA de 1999, ce document rédigé par d'anciens hauts fonctionnaires français qui estimait l'hypothèse extraterrestre « plausible », et dont Petit se revendique proche et qu'il considère comme une prise de conscience collective trop timide. On peut aussi aller chercher du côté de Nick Cook, journaliste de défense pour Jane's defence weekly, dont le livre The hunt for Zero point (2001) explore des territoires similaires sur la propulsion secrète avec davantage de rigueur documentaire, mais sans la verve ni la personnalité de Petit.

Vingt ans après, en 2023, ce livre a acquis une résonance inattendue. Les auditions du Congrès américain sur les OVNI, les déclarations de lanceurs d'alerte comme David Grusch, les missiles hypersoniques russes qui font exactement ce que Petit décrivait en 2003 comme une avancée technologique fondée sur la MHD ; tout cela donne au livre une patine de prescience troublante. Pas de quoi valider les passages les moins rigoureux, mais assez pour éviter de le ranger définitivement dans la case « délire de chercheur aigri ».

Petit a pris sa retraite du CNRS en avril 2003, au moment même où ce livre sortait. Il n'y a rien d'anodin là-dedans : libéré de toute contrainte institutionnelle, il a publié ce qu'il retenait depuis des années. C'est peut-être ce qui fait la valeur ultime de cet ouvrage : le cri de rage poli d'un homme qui a eu raison trop tôt, dans un pays trop lent, et qui a décidé, à l'heure de la retraite, de le dire sans filtre.
Ma note83%
Lu le 12 Avril 2023


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